Prisonnières

Australie, dans les années 40. Quand leur père, médecin désargenté, décède, Laure et Clare se voient contraintes de quitter leur pensionnat – et toutes leurs illusions d’avenir florissant – pour vivre avec leur mère à Sydney. La veuve insensible n’a que faire de ses deux filles qu’elle laisse grandir seules, avant de les abandonner aux soins de Félix, l’employeur de Laura. Un quadragénaire célibataire et aisé qui se propose généreusement d’épouser l’aînée et de prendre en charge la plus jeune.

Sous des airs affables et bons, c’est un homme alcoolique et tyrannique, qui se révèle bientôt aux deux femmes – un pervers narcissique en somme. Laura, épouse soumise, accepte la maltraitance et l’humiliation, sans comprendre Clare qui cherche à fuir et y parvient, non sans difficulté, à la fin du roman.

deux soeurs.inddUn dénouement sans surprise pour le lecteur. Au contraire, Deux sœurs est un ouvrage qui mène inexorablement vers une fin attendue. Sous couvert d’analyse psychologique fouillée, ce sont des situations répétitives qui sont données à lire : la crainte, la soumission, les tentatives de rébellion, l’espoir d’un changement bien vite sabordé. Et le cycle de recommencer…

S’y est ajoutée, pour moi, l’impression d’être positionnée dans une situation de voyeurisme indifférent. J’ai eu peu de compassion pour les deux sœurs (qui n’en ont d’ailleurs que peu l’une envers l’autre). La conséquence d’une étude qui m’a semblé froide, voire clinique, à force de détachement. Un roman que je crains de fait d’oublier assez vite parce qu’il ne m’a pas touchée…

Deux Sœurs m’a été gracieusement envoyé par les éditions Rivages que je remercie chaleureusement.

Elizabeth Harrower, Deux Sœurs [1966], Rivages, 2017, ♥♥

Colis piégeux

Un jour d’ennui, Sonia erre sur un forum littéraire. C’est pas ce biais qu’elle fait la connaissance de Knut. La conversation s’engage et ce dernier fait une proposition singulière à la jeune femme : en échange d’une simple photo, il volera pour elle tous les livres qu’elle désire.

Par curiosité, par défi et parce que la personnalité de Knut l’intrigue, Sonia accepte la transaction. Les colis se succèdent. Toujours plus imposants, fruits de vols organisés avec un soin maniaque. La contrepartie prend la forme d’une correspondance littéraire et exigeante à laquelle Sonia se plie malgré elle. Knut veut tout savoir d’elle, mais aussi de ce qu’elle a pensé de chacun des ouvrages envoyés. Il est obsédé par la jeune femme, veut la satisfaire à tout prix, croit en son talent d’écrivain, s’improvise même mécène. N’en est pas moins froid, mordant, tyrannique, pervers.

Bien qu’elle soit submergée par les envois – après les livres, ce sont les CD, les parfums, la lingerie, les vêtements, les chaussures de marque – et MesaCicatrice_250que sa duplicité se rappelle parfois à elle, Sonia accepte de poursuivre ce jeu malsain pendant plusieurs années. Par convoitise d’abord. Parce qu’elle se sent flattée et que son morne quotidien en est bouleversé. Par fascination aussi pour cet homme particulier dont elle n’est plus capable de se passer. Au point de le rencontrer. Au point de l’embrasser. Au point de voler avec lui. Pourtant tout ce qu’il est et tout ce qu’il fait la révulsent. Elle lui ment, entasse les cadeaux dans une armoire et – sacrilège – met certains d’entre eux en vente sur la toile. Il ne lui pardonnera pas. La correspondance s’achève enfin. Mais le souvenir de l’un ne cesse de se rappeler à l’autre.

Étrange histoire, étrange roman, étranges personnages aux étranges mœurs. J’ai apprécié la lecture (le texte est particulièrement bien écrit et bien construit), mais le récit en lui-même me laisse un goût amer et l’impression finale de ne pas avoir saisi toute la portée du propos. Un roman dérangeant qui ne laisse pas insensible, nous interroge beaucoup sur les relations amoureuses virtuelles, sur la convoitise, la société de consommation, nos valeurs. Je ne sais pas si j’en encouragerai la lecture. En tous cas, je ne la regrette pas pour autant…

Hâte de parcourir d’autres critiques. En un grand merci aux éditions Rivages pour ce roman somme toute bien déroutant !

Sara Mesa, Cicatrice, Rivages, 2017, ♥♥♥