Cécité

« Ad tenebras dedi ».

Un jeu de survie dans une nature sauvage, des candidats castés et stéréotypés, des épreuves physiques et psychologiques vécues en équipe, suivies d’une course d’orientation en solitaire, le tout sous l’œil avide des téléspectateurs. Parmi les survivantes de cette aventure : Zoo qui a le profil de la potentielle gagnante : télégénique, rusée, sympathique, persévérante et ambitieuse. Tellement engagée dans son épreuve finale qu’elle en « zappe » la dramatique épidémie qui s’abat soudainement sur l’Amérique.

Olivajusquaubout_250Pour elle, tout reste un jeu. Les cadavres victimes d’une peste foudroyante qui jonchent son parcours ? Des mannequins particulièrement ressemblants. Les paysages et villes subitement désertés qu’elle traverse ? Des habitants rémunérés par la production pour quitter temporairement leur foyer. Des coyotes affamés qui attaquent les rares rescapés ? Une animatronique – elle en a aperçu les mécanismes et la bourre quand elle s’est battu contre elle ! L’enfant miraculeusement épargné qui s’accroche à elle comme à une bouée ? Un cameraman travesti en adolescent qui l’empêche de mener à bien son aventure. Un aveuglement pathologique et pathétique dont ce thriller particulièrement habile sonde les causes profondes, en plus de proposer une peinture acerbe de la téléréalité et une réflexion sur les limites de la survie et de l’orgueil.
J’ai été captivée ! Et malgré une fin étrangement ouverte qui m’a laissée plus qu’affamée, je recommande vivement. Merci aux éditions Kero pour cette lecture haletante et palpitante, très appréciée.

Alexandra Oliva, Jusqu’au bout, Kero, 2017, ♥♥♥♥

Bribes paternelles

Matteo Bussola, dessinateur de BD italien est aussi, à ses (rares) heures perdues, un écrivain touchant. Dans ce recueil de brefs textes, il partage avec humour et douceur son quotidien d’artiste et surtout de père. On y fait le connaissance de Paola, sa compagne, de ses trois adorables filles Virginia, Ginevra et Melania et de leurs quatre chiens. Au fil des anecdotes, se dévoile un papa aimant et investi, jonglant avec sa vie professionnelle, mais jamais au détriment de ses filles.
Avec lui, on rit des situations cocasses (le texte sur les tresses est un régal !), des mots d’enfants, des remarques audacieuses des plus grandes, des facéties de la benjamine.

Puis elle a découvert comment tourner une vidéo, et maintenant elle me filme en train d’écrire sur mon iPad. C’est une sorte d’interview : 
 – Dites-nous, monsieur Bussola, vous aimez bien vivre dans cette maison ?
 – Oui.
 – Vous êtes content d’avoir trois filles ? 
 – Très. 
 – Et vous êtes content de la maman qu’on a ?
 – Absolument. 
 – Très bien, et maintenant la question la plus importante. 
 – Je vous écoute.
 – Ce soir, on commande une pizza ?

On s’émeut des réflexions de Matteo sur ses responsabilités, sa famille, une vie qui change indubitablement avec la paternité :

Bussolanuitsblanches_250Ce que vous ignorez, c’est qu’en réalité vous ne restez pas le même. Car tandis qu’elles apprennent la vie, vous apprenez à être père, autrement dit vous apprenez votre seconde vie. Ce qui signifie cesser d’être pour commencer à être là, être conscient de la fugacité de ce moment et savoir cueillir la douceur de ce sourire rien que pour vous, même quand vous êtes fatigué, la beauté de ce jeu, même quand vous êtes énervé, la merveille de ces seize kilos qui ne veulent dormir que contre votre sternum, même quand vous êtes exténué et donneriez n’importe quoi pour dormir sur le ventre, sans qu’une menotte tripote votre nez. Le fait est que vos narines seront les mêmes dans cinq ans. Mais pas cette menotte. 

On envie sa philosophie, sa quête du bonheur, son souci de savourer les petites et grandes joies de chaque jour :

Aujourd’hui, Melania fête ses deux ans […]. 
Je lui chante « Joyeux anniversaire » depuis 7 heures du matin. Résultat, elle fonce à travers la maison dans son petit pyjama rouge en braillant « versaire ! Veeeeersaire ! » comme une casserole.
Ce matin, je me suis levé avant 5 heures pour travailler à mes planches et compenser le temps que je vais perdre à cause de la fête, car la remise de la BD est prévue pour la fin de la semaine prochaine.
« Perdre » n’est pas le mot juste, car tout le temps que je passe avec Melania depuis sa naissance est gagné. Je ne me suis pas réveillé aussi tôt pour avancer dans mon travail, c’est plutôt que le fait d’avancer dans mon travail va me permettre de passer plus de temps avec elle.
C’est deux fois plus vrai le jour de son anniversaire.
Son âge donne de la valeur et du sens au mien

On s’enthousiasme pour un texte d’une belle simplicité, d’une touchante sincérité, que l’on dévore en quelques heures, en souriant toujours. Je remercie les éditions Kero pour cette tendre parenthèse et cet ouvrage que j’ai eu la chance de parcourir en avant-première (sortie le 17 mai 2017).

Matteo Bussola, Nuits blanches & gros câlins, éditions Kero, 2017, ♥♥♥♥