Sortir du cadre – extrait #1

Le  feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l’appartement, de sorte qu’on pouvait sans peine distinguer les personnages de la tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille.
Borrel_350C’étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main.
Tout à coup le feu prit un étrange degré d’activité ; une lueur blafarde illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j’avais pris pour de vaines peintures était la réalité ; car les prunelles de ces êtres encadrés remuaient, scintillaient d’une façon singulière ; leurs lèvres s’ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent, mais je n’entendais rien que le tic-tac de la pendule et le sifflement de la bise d’automne.
[…] Je ne savais que penser de ce que je voyais ; mais ce qui me restait à voir était encore bien plus extraordinaire.
Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d’un gros joufflu à barbe grise […] sortit, en grimaçant, la tête de son cadre, et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre rebondi entre les ais étroits de la bordure, sauta lourdement par terre.

Théophile Gautier, La Cafetière (1831).

Légende : Pere Borrell del Caso, Escapando de la crítica, 1874, huile sur toile,
Banco de España, Madrid. Source Wikimedia Commons.

Décision familiale

« Son fils. Son propre fils l’avait kidnappé ».

Henri Lethuillier, ancien employé de la Compagnie du gaz et auteur de guides pratiques à succès, semble mener une vie de retraité aussi paisible que confortable. Pourtant, à l’occasion de l’une de ses promenades coutumières, il est enlevé et séquestré.
Les auteurs de ce kidnapping, commandité par son épouse, ne sont autres que ses propres enfants. Un enlèvement dont ils espèrent tous qu’il permettra à Henri de réfléchir sur lui-même et de répondre de ses actes. Sous les apparences du bon époux et du père de famille dévoué se cache en effet un être odieux, qu’ils ne peuvent plus souffrir.

kidnappingKidnapping n’est pas un thrilleur haletant, l’intrigue est d’ailleurs assez mince, sans grand rebondissement, à l’exception d’une fin assez inattendue. Ce roman est avant tout un portrait psychologique d’une grande finesse, écrit avec simplicité, pudeur mais sans état d’âme. Foncièrement manipulateur et obsessionnel, Henri est en effet l’illustration du pervers narcissique, qui sous couvert de supériorité intellectuelle et de bon sens, de bienveillance et de grands espoirs pour ses enfants, fait vivre un enfer quotidien aux siens. Une famille qui tente, une ultime fois, de le faire revenir à de meilleurs sentiments, mais surtout à la raison. Car c’est bien la folie qui guette ce père trop aimant, finalement abandonné de tous ou presque.

Maryline Gautier, Kidnapping, Éditions de la Différence, 2015, ♥♥♥♥