Lucide folie

« C’est alors que se produisit quelque chose d’incroyable. L’enfant releva la tête brusquement et, le regard tourné vers la fenêtre de Mme Préau, il émit un son.
Le son le plus terrifiant qu’il ait été donné d’entendre ».

Elsa, directrice d’école à la retraite, regagne ses pénates après avoir passé plusieurs années dans une maison de retraite. Parmi les changements notables intervenus en son absence, il y a ce pavillon dont elle a désormais une vue imprenable sur le jardin et les trois enfants qui s’y amusent. La vieille dame, curieuse et désœuvrée, se prend au jeu de Loubièreenfantcailloux_250les observer et a tôt fait de relever une anomalie. Selon elle, l’aîné des enfants, solitaire et malingre, est sensiblement mis et l’écart et visiblement maltraité. Sortir l’enfant aux cailloux de son enfer familial devient l’obsession d’Elsa, qui contacte services sociaux et police, mène son enquête et décide finalement d’agir seule. Personne en effet ne croit la vieille dame à la santé mentale chancelante et au passé trouble : ni les instances, ni la famille, ni le lecteur. Elsa pourrait-elle avoir raison contre tous ? Ou n’est-elle réellement qu’une grand-mère mélancolique et perturbée ?

Un très beau thriller psychologique qui se construit en douceur et avec finesse au fil d’un portrait résolument touchant. J’aime particulièrement ces romans qui ne jouent pas seulement du spectaculaire et du rebondissement, mais traitent de sujets forts (la maltraitance, la solitude, la folie) sans verser dans le pathos.

Sophie Loubière, L’Enfant aux cailloux, Fleuve noir, 2011, ♥♥♥♥♥

Focus

« Le fait d’avoir gardé le secret est encore pire que le secret lui même ».

Catherine est sous le choc : le livre qui a été déposé anonymement chez elle n’est pas un thriller comme les autres. C’est une histoire dans laquelle elle se reconnaît, un roman qui la met en scène et, surtout, qui raconte d’elle ce que nul n’est censé savoir. Un secret qu’elle pensait bien enfoui, un drame qu’elle a caché pour préserver les siens.

indexL’auteur de ce roman à clé assume quant à lui ses actes : son livre crie vengeance. Il a une vérité à faire connaître, une revanche à prendre, une personnalité à dévoiler. Du moins le pense-t-il.

Un page-turner passionnant et très bien construit. Des chapitres brefs, avec une alternance de points de vue qui attise l’envie de poursuivre la lecture. Le tour de force de ce thriller tient probablement au fait qu’aveux et coupables se dévoilent dès les premières lignes. Du coup, le lecteur se demanderait presque ce qu’il a encore à savoir… avant de réaliser que les révélations et autres rebondissements ne font que commencer.

Renee Knight, Révélée, Fleuve noir, 2015, ♥♥♥♥♥

 

Énigmatique

« De quoi mourait-on dans les hôpitaux psychiatriques ? De maladie ou de tristesse ? »

Ilan et Chloé sont spécialistes des chasses au trésor. Longtemps, ils ont rêvé de participer à la partie ultime. Celle de ce jeu mystérieux dont on ne connaît pas les règles, seulement le nom : Paranoïa.
Le jour venu, ils reçoivent enfin la règle numéro 1 : Quoi qu’il arrive, rien de ce que vous allez vivre n’est la réalité. Il s’agit d’un jeu. Suivie, quelques heures plus tard, de la règle numéro 2 : L’un d’entre vous va mourir. Quand les joueurs trouvent un premier cadavre, quand Ilan découvre des informations liées à la disparition toujours inexpliquée de ses parents, la distinction entre le jeu et la réalité est de plus en plus difficile à établir. Paranoïa peut alors réellement commencer… (quatrième de couverture)

Thilliezpuzzle_250Ce qui m’avait attirée d’emblée à la lecture de la quatrième de couverture est ce qui m’a plu tout au long du roman : que l’intrigue s’organise autour d’un jeu. Il y a d’abord celui qui est au cœur de l’histoire et qui mène les personnes jusqu’au cœur d’un hôpital psychiatrique désaffecté cauchemardesque et terriblement intrigant. Des joueurs sans scrupule, prêts à tout sacrifier pour remporter la victoire.

Il y a aussi – belle surprise – le jeu qui se construit progressivement au fil des chapitres, entre l’auteur et son lecteur, créant une mise en abyme des plus réussies. Thilliez joue avec nous et se joue de nous, essaimant dans son roman toute une série de petits indices – les fameuses pièces du puzzle – qui ne forment un tout cohérent qu’à la toute fin du thriller. La révélation finale est de taille, le rebondissement bien trouvé. Et pourtant, l’on s’en voudrait presque de n’avoir pas compris plus tôt. En dire plus gâcherait ce qui fait l’essence de ce roman subtile, à vous de le découvrir…

Franck Thilliez, Puzzle, Fleuve noir, 2013, ♥♥♥♥

 

Histoire en miroir

« Pour la plupart des gens, le rêve s’arrête au réveil. »

Si ce n’étaient ses cicatrices et les photos étranges qui tapissent les murs de son bureau, on pourrait dire d’Abigaël qu’elle est une femme comme les autres. Si ce n’étaient ces moments où elle chute au pays des rêves, on pourrait jurer qu’Abigaël dit vrai.
Abigaël a beau être cette psychologue qu’on s’arrache sur les affaires criminelles difficiles, sa maladie survient toujours comme une invitée non désirée. Une narcolepsie sévère qui la coupe du monde plusieurs fois par jour et l’emmène dans une dimension où le rêve empiète sur la réalité. Pour les distinguer l’un de l’autre, elle n’a pas trouvé mieux que la douleur.
Comment Abigaël est-elle sortie indemne de l’accident qui lui a ravi son père et sa fille ? Par quel miracle a-t-on pu la retrouver à côté de la voiture, véritable confetti de tôle, le visage à peine touché par quelques bris de verre ? Quel secret cachait son père qui tenait tant, ce matin de décembre, à s’exiler pour deux jours en famille ? Elle qui suait sang et eau sur une affaire de disparitions depuis quelques mois va devoir mener l’enquête la plus cruciale de sa vie. Dans cette enquête, il y a une proie et un prédateur : elle-même (quatrième de couverture).

ReverAfin de prouver que Rêver est un excellent roman, je pourrais parler de la double intrigue qui tient le lecteur en haleine tout au long de ce pavé de presque 600 pages (sans parler du bonus numérique !) – mais la quatrième de lecture le fait plutôt bien…

Ou évoquer des thématiques accrocheuses, de celles qui font d’emblée la joie des lecteurs de thrillers : rapt d’enfants, secrets familiaux, cauchemars, cas psychiatriques… – mais d’aucuns diront que Thilliez n’a rien inventé (lu dans plusieurs critiques)…

Je plaiderais alors la touche d’originalité de l’histoire : un auteur qui ne verse pas dans la facilité en y incluant un cas clinique de narcolepsie et une analyse documentée du Rêve. Crédible, érudit et passionnant.

Plus encore, je défendrais une parfaite maîtrise du style, une habileté incontestable dans la construction. En déstructurant son roman, en faisant fi de sa chronologie, en jouant des analepses et des prolepses, Thilliez promène son lecteur – sans jamais le perdre – dans les méandres de ses chapitres et de son intrigue. Le menant ainsi à ressentir les mêmes affres et autres doutes que son personnage. Créant en lui la même impatience à découvrir la vérité. Une construction en miroir qui, outre celle sur le rêve, ouvre la voie vers une réflexion sur la fiction et l’omnipotence de l’auteur. Un roman bien pensé !

Franck Thilliez, Rêver, Fleuve noir, 2017, ♥♥♥♥♥