Littérature française, Roman, Thriller/policier

Une fillette de trop

Bénévole dans une association qui s’occupe d’enfants, Lina est partie poursuivre ses études à Mou di en Chine. Thomas, lui, enquête pour une ONG sur les disparitions d’enfants (principalement des petites filles) qui sévissent depuis des décennies dans cette région reculée. La jeune femme accepte de lui servir d’espionne sur place où elle découvre vite les ravages de la politique de l’enfant unique. Mais ses questions vont semer le trouble dans le village. Quand un mystérieux assassin se met à éliminer un à un tous ceux qui semblaient savoir quelque chose, elle comprend que le piège est en train de se refermer sur elle…
Réseaux d’adoption clandestins, mafias chinoises, trafics d’organes, prostitution… oscillant entre passé et présent, un thriller dépaysant, remarquablement documenté, qui nous conduit au cœur d’une Chine cynique et corrompue où la vie d’une petite fille ne vaut que par ce qu’elle peut rapporter (quatrième de couverture).

Un peu de chauvinisme pour commencer : si j’ai choisi de lire cet ouvrage, c’est tout d’abord parce que Julie Ewa est une jeune auteure alsacienne. J’y ajouterais le qualificatif « talentueuse », parce qu’à 24 ans, la jeune femme n’a absolument rien à envier à ses pairs plus expérimentés. Son roman est une réussite, tant du point de vue de l’intrigue, prenante et crédible (exception faite de quelques ficelles un peu grosses et de coïncidences faciles, mais je pinaille) que du fond politico-historique, riche et intéressant sans jamais être pesant.

S’y ajoute un style simple, sans fioriture, qui va droit au but, pour un thriller astucieusement construit. L’alternance de chapitres brefs mêle l’histoire respective de deux jeunes femmes. Celle, passée, de Sun Tang, paysanne chinoise mystérieusement volatilisée dans les années 90 après avoir tenté d’empêcher l’enlèvement de sa propre fille. Celle, actuelle, de la Strasbourgeoise Lina, qui accepte la proposition d’une ONG de mener une enquête, en parallèle de son voyage d’études, sur la mère autrefois disparue.

Deux portraits de femmes qui se rejoignent, malgré l’éloignement temporel et culturel, dans leur sensibilité et leur courageuse opiniâtreté. On y apprend beaucoup sur la politique de l’enfant unique en Chine, dramatique en soi, et aussi sur ses conséquences, plus méconnues, mais tout aussi tragiques. On y apprécie un combat essentiellement féminin, engagé et ardent, pour la disparition de coutumes archaïques et sexistes, mais aussi contre une corruption violente et sans borne. On y découvre enfin un peuple et un pays, dans ses zones les plus reculées, les plus sombres, les plus typiques – du village esseulé au temple bouddhiste – grâce à des descriptions réussies, des personnages touchants et combatifs, porteurs d’espoir. Bref, un roman que je recommande sans restriction.

Julie Ewa, Les Petites Filles, Albin Michel, 2016, ♥♥♥♥♥