Noël en boucle #2

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Références

Nancy Mitford, Christmas Pudding 10/18, 2017.

Emma-rieuse

« L’influence de la vanité sur une cervelle fragile engendre toutes sortes de désastres ».

Belle, douce, intelligente, accomplie, Emma aurait pu être une jeune femme exemplaire, si elle n’avait fait montre d’une certaine suffisance, couplée à la fâcheuse manie de jouer les entremetteuses. Et peu importe si les intéressés partagent ou non les inclinations qu’elle façonne, car Emma est avant tout une jeune femme à l’imagination débordante AustenMansfield_250qui se laisse prendre à ses propres chimères.

Insupportable ! C’est ce que j’ai pensé tout au long des deux premiers tiers de ce roman, tout en m’interrogeant, presqu’à chaque page : comment Jane Austen était-elle parvenue à créer un personnage foncièrement pénible, mais néanmoins captivant et finalement attachant ?

Je reconnais m’être rapidement prise au jeu de cette « faiseuse de couples», curieuse de connaître le résultat de ses entreprises, de découvrir celui qui ferait mentir sa décision de rester célibataire. Et, une fois encore, j’ai été séduite par la subtilité de l’analyse psychologique, la finesse de la critique de mœurs, l’intelligence et la modernité du propos.

Jane Austen, Emma, 10/18, 1996 [1815], ♥♥♥♥♥

Ambiance austinienne

« Vous avez prouvé que vous étiez honnête et désintéressée, montrez aussi que vous savez être reconnaissante et que votre cœur est sensible ; alors vous serez devenue la femme exemplaire et parfaite que j’ai toujours pensé vous voir devenir ».

Enfant pauvre, issue d’un mariage déshonorant, Fanny Price est recueillie par son oncle Bertram et sa tante Norris qui voient là l’occasion de faire ostensiblement une bonne action. Elevée sans affection à Mansfield Park, Fanny est traitée avec mépris par sa nouvelle famille. Seul son cousin Edmond fait exception, l’aidant à grandir en sagesse à l’aide de bons conseils et de lectures choisies. L’amitié reconnaissante qu’elle voue à ce cousin affectueux se transforme bientôt en un amour passionné que la jeune fille, timide et modeste, s’évertue à garder secret. Et c’est en souffrant silencieusement qu’elle voit bientôt Edouard s’éprendre de la belle demoiselle Crawford, tandis qu’elle-même lutte contre les avances d’un soupirant qu’elle n’a pas choisi…

Souvent donné comme le moins bon roman parmi ceux de Jane Austen, c’est avec un peu de méfiance que j’ai abordé ce gros volume. Ma lecture finie, je suis encore sous le charme. Ce n’est pas tant l’histoire d’amour passionnée, contrariée, avouée – et somme toute sans grande surprise – qui m’aura finalement marquée, mais Mansfield Park lui-même et son atmosphère singulière.

AustenMansfield_250Dès les premières pages, le lecteur est invité à s’en imprégner et à en ressentir tout le paradoxe. C’est avec bonheur qu’il parcourt les bosquets accueillants de Mansfield Park en compagnie de Fanny et d’Edouard, avec réconfort qu’il s’isole aux côté de la jeune femme dans la chambre Est ou qu’il se divertit dans son théâtre improvisé. À l’inverse, il fuit ses salons lorsqu’ils semblent absorber et exhaler la langueur de Mrs. Bertram ou la méchante froideur de Mrs Norris. On ne quitte pourtant le domaine qu’à regret et c’est bien évidemment avec empressement qu’on y revient, pour assister enfin, en son sein, à l’issue heureuse des amours de Fanny et Edouard.

Scène majeure des intrigues qui se nouent et se dénouent en ses murs, Mansfield Park est un lieu tellement envoûtant qu’il engendre un véritable manque, une fois le livre refermé. J’y retourne dès que possible !

Jane Austen, Mansfield Park [1814], 10/18, 1996, ♥♥♥♥♥

Bonheur et délectation

« Je lui aurais volontiers pardonné son orgueil s’il n’avait tant mortifié le mien. »

Les nerfs de Mrs. Bennett sont mis à rude épreuve : Mr. Bennett refuse d’aller rendre une visite de politesse à leur nouveau voisin, Mr. Bingley, alors qu’elle a cinq filles à marier ! Mais la voilà bientôt rassurée puisque Mr. Bingley semble réaliser ses vœux en s’éprenant de la douce et aimable Jane, l’aînée de ses filles. Toutefois, c’est sans compter Fitzwilliam Darcy, ami influent du jeune homme, qui finit par convaincre Bingley que ce mariage en deçà de sa condition serait une méprisable erreur.
Elizabeth, l’héroïne du roman, une jeune fille spirituelle à la verve ironique, est la confidente attentive de sa sœur Jane, alors que naissent ses propres émois pour le séduisant Wickham. C’est sans surprise qu’elle prend alors Darcy en aversion, lui reprochant non seulement d’avoir brisé les espoirs de sa sœur, mais aussi l’attitude hautaine, calculatrice et méprisante qui fait sa réputation.
Si le lecteur devine d’emblée l’issue du roman, il ne faudra pas moins de soixante chapitres pour que Darcy et Elizabeth passent outre orgueils et préjugés, apprennent à se connaître et admettent leur attachement réciproque.

O&PDès les premières lignes du roman, le ton est donné. Il sera question de mariages, de rentes, de tentatives de séduction et d’amours contrariées… Pourtant, Orgueil et préjugés n’a rien d’une bluette et c’est pour mieux dévoiler une critique acerbe du roman sentimental que Jane Austen feint d’en adopter les principales ficelles.
Si le roman n’en est pas moins l’histoire d’un amour improbable, il est aussi le regard objectif que son auteur a posé sur la condition féminine et sur la société britannique de son époque, monde de conventions où les préjugés font loi. Un récit engagé qui est servi en outre par une plume fine et alerte, teintée d’une ironie subtile.

Orgueil et préjugés, ce sont encore des personnages dotés d’une véritable épaisseur psychologique, dépeints sans ambages dans leurs faiblesses et leur grandeur et rendus d’autant plus attachants… Assurément un de mes romans préférés !

Jane Austen, Orgueil et préjugés [1813], 10/18, 2000, ♥♥♥♥♥