Roman, Thriller/policier, Littérature américaine

Lignées dévoyées

« Soit nous fuyons, soit nous mourons».

Tout le monde admire les filles Roanoke. Elles sont belles, jeunes, riches et vivent avec leurs grands-parents au milieu du Kansas, dans un immense domaine noyé de soleil. Leur vie semble si douce… Pourtant Camilla, Penelope, Eleanor, toutes les filles de la lignée ont connu des fins tragiques. Il y a quelque chose de pourri au royaume des Roanoke.

Engelfillesroanoke_250Le secret et ses conséquences est un thème en vogue, au centre de nombreux thrillers et qui, généralement m’attire beaucoup. La quatrième de couverture des Filles de Roanoke (sans parler de la couverture !) était donc des plus séduisantes et cette lecture me réjouissait. Pourtant, la dernière page tournée et bien que ce thriller soit plutôt une réussite – notamment l’atmosphère singulière de Roanoke – j’en garderai un souvenir mitigé. Sans vouloir en révéler trop aux futurs lecteurs, ce roman traite de l’inceste, sur plusieurs générations (secret révélé assez tôt dans le récit, le spoiler est donc très relatif). Un sujet délicat, sensible et évoqué avec sérieux et pudeur par la romancière. Malgré tout, j’ai été gênée, voire révoltée, par cette histoire de famille sordide, par l’extrémité de la situation, et par la complaisance de certains des personnages. Un sentiment de malaise qui est peut-être voulu par l’auteur : son roman a le mérite de ne pas laisser indifférent. Curieuse donc de votre ressenti…

Je remercie les éditions Autrement et Babelio pour ce roman lu dans le cadre de l’opération Masse Critique.

Amy Engel, Les Filles de Roanoke, Autrement, 2017, ♥♥♥ ou ♥♥♥♥

Littérature américaine, Roman, Thriller/policier

Vengeance prodigieuse

Méthode 15-33 est un thriller captivant que je recommande vivement et notamment pour son personnage principal surprenant. Shannon Kirk nous immerge dans l’esprit d’une jeune femme douée d’une inKirk1533_250telligence, d’un esprit d’analyse et d’une maîtrise d’elle-même hors norme. Bien qu’elle soit enlevée, séquestrée et enceinte de 8 mois, celle-ci ne cède absolument pas à la peur, mais échafaude un plan diabolique au triple but : s’échapper, sauver son enfant et se venger de son ravisseur.
L’intérêt du lecteur focalise alors sur cet esprit machiavélique et sur son plan dévastateur. Même si l’on reste souvent pantois face à la froideur calculatrice de l’adolescente, on ne peut s’empêcher de savourer sa victoire. Un renversement de situation jubilatoire – où la victime devient bourreau – qui fait la richesse et l’originalité de ce roman.
Je remercie chaleureusement les éditions Folio pour ce très bon thriller !

Shannon Kirk, Méthode 15-33, Folio, 2017, ♥♥♥♥

Littérature américaine, Roman, Thriller/policier

Résilience

Un jour de fin d’été, sur une plage des Cornouailles, Olivia, trois ans, disparaît. Effondrés, ses parents Maggie et Colin attendent en vain que l’Océan leur restitue le corps de l’enfant.
Quelques semaines plus tard, non loin de là, c’est la rentrée des classes pour Hailey, cinq ans. Jennifer s’en fait une fierté mais depuis quelque temps, sa petite fille est distante et craintive, si bien que Jennifer se laisse parfois déborder par la nervosité. D’autant que son mari est absent, qu’elle affronte seule une nouvelle grossesse, et que certaines bribes de son passé lui reviennent comme enveloppées de brouillard.
Alors que Maggie traverse la pire épreuve de sa vie, Jennifer veut redonner l’apparence du bonheur à sa famille fracassée. Intriguée par la fillette mutique, Katie, une jeune
institutrice passionnée par son métier, pousse Hailey à mettre des mots sur les démons qui l’étouffent (quatrième de couverture).

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Un superbe roman, très fluide et haletant, qui se lit en quelques heures. La réussite de l’auteur est de créer un suspense là où on ne l’attend pas. Dès les premières pages, le lecteur comprend que Jennifer souffre d’une confusion mentale et qu’Hailey n’est autre qu’Olivia. C’est la situation de résilience, thématique centrale de ce récit, qui installe une tension progressive. On attend et on espère, avec la petite fille, le dénouement qui lui permettra de redevenir Olivia et de retrouver sa vraie famille. On s’inquiète de sa résignation, on s’émerveille de la combativité intelligente d’une si jeune enfant. On s’émeut des failles maternelles qui ont mené aux drames respectifs, des forces et faiblesses de l’ensemble des protagonistes de cette double tragédie et de l’impossible travail de deuil.  Un réel coup de cœur pour moi et je remercie très chaleureusement les éditions Presses de la Cité pour cette lecture touchante et prenante.

Linda Huber, Une mer si froide, Presses de la Cité, 2017, ♥♥♥♥♥

 

Littérature française, Roman, Thriller/policier

Histoire en miroir

« Pour la plupart des gens, le rêve s’arrête au réveil. »

Si ce n’étaient ses cicatrices et les photos étranges qui tapissent les murs de son bureau, on pourrait dire d’Abigaël qu’elle est une femme comme les autres. Si ce n’étaient ces moments où elle chute au pays des rêves, on pourrait jurer qu’Abigaël dit vrai.
Abigaël a beau être cette psychologue qu’on s’arrache sur les affaires criminelles difficiles, sa maladie survient toujours comme une invitée non désirée. Une narcolepsie sévère qui la coupe du monde plusieurs fois par jour et l’emmène dans une dimension où le rêve empiète sur la réalité. Pour les distinguer l’un de l’autre, elle n’a pas trouvé mieux que la douleur.
Comment Abigaël est-elle sortie indemne de l’accident qui lui a ravi son père et sa fille ? Par quel miracle a-t-on pu la retrouver à côté de la voiture, véritable confetti de tôle, le visage à peine touché par quelques bris de verre ? Quel secret cachait son père qui tenait tant, ce matin de décembre, à s’exiler pour deux jours en famille ? Elle qui suait sang et eau sur une affaire de disparitions depuis quelques mois va devoir mener l’enquête la plus cruciale de sa vie. Dans cette enquête, il y a une proie et un prédateur : elle-même (quatrième de couverture).

ReverAfin de prouver que Rêver est un excellent roman, je pourrais parler de la double intrigue qui tient le lecteur en haleine tout au long de ce pavé de presque 600 pages (sans parler du bonus numérique !) – mais la quatrième de lecture le fait plutôt bien…

Ou évoquer des thématiques accrocheuses, de celles qui font d’emblée la joie des lecteurs de thrillers : rapt d’enfants, secrets familiaux, cauchemars, cas psychiatriques… – mais d’aucuns diront que Thilliez n’a rien inventé (lu dans plusieurs critiques)…

Je plaiderais alors la touche d’originalité de l’histoire : un auteur qui ne verse pas dans la facilité en y incluant un cas clinique de narcolepsie et une analyse documentée du Rêve. Crédible, érudit et passionnant.

Plus encore, je défendrais une parfaite maîtrise du style, une habileté incontestable dans la construction. En déstructurant son roman, en faisant fi de sa chronologie, en jouant des analepses et des prolepses, Thilliez promène son lecteur – sans jamais le perdre – dans les méandres de ses chapitres et de son intrigue. Le menant ainsi à ressentir les mêmes affres et autres doutes que son personnage. Créant en lui la même impatience à découvrir la vérité. Une construction en miroir qui, outre celle sur le rêve, ouvre la voie vers une réflexion sur la fiction et l’omnipotence de l’auteur (Puzzle le faisait déjà avec brio). Un roman bien pensé !

Franck Thilliez, Rêver, Fleuvenoir, 2017, ♥♥♥♥♥

Littérature américaine, Roman, Thriller/policier

Palimpsestes

Après un drame éprouvant, Jane cherche à tourner la page. Lorsqu’elle découvre le One Folgate Street, elle est conquise par cette maison ultra moderne, chef d’œuvre de l’architecture minimaliste, parfaite. Mais pour y vivre, il faut se plier aux règles draconiennes imposées par son architecte, Edward Monkford, aussi mystérieux que séduisant. Parmi celles-ci : répondre régulièrement à des questionnaires déconcertants et intrusifs. Peu à peu, Jane acquiert une inquiétante certitude : la maison est pensée pour transformer celui qui y vit. Or elle apprend bientôt qu’Emma, la locataire qui l’a précédée et qui lui ressemble étrangement, y a trouvé une fin tragique.
Alors qu’elle tente de démêler le vrai du faux, Jane s’engage sur la même pente, fait les mêmes choix, croise les mêmes personnes… et vit dans la même terreur que la fille d’avant (quatrième de couverture).

J’ai abordé ce thriller avec beaucoup de curiosité, notamment parce que les éditions Mazarine m’en ont envoyé une version hors commerce, à la mystérieuse couverture blanche reliée et à la tranche d’un rouge profond. Un volume massif et sobre, un rien froid, un rien sanglant, mais néanmoins tentant et qui n’a pas été sans me faire penser à Folgate Street. Merci pour ce cadeau !

De l’histoire de ce roman, je dirai peu : la quatrième de couverture est aussi claire qu’alléchante. L’intrigue se tient, va bon train et peut même paraître un peu convenue.

D’une certaine manière, le récit m’a semblé moins important que la construction particulièrement habile du texte. Une alternance de chapitres brefs et fluides et rendus d’autant plus captivants, deux voix qui s’entrecroisent (le passé d’Emma et le quotidien de Jane) pour raconter un parcours et un ressenti finalement identiques : celui de femmes prisonnières d’une maison et d’une relation amoureuse progressivement asphyxiantes. Edward Monkford, figure parfaite du pervers narcissique, froid et manipulateur, avide de perfection, pousse en effet le vice jusqu’à faire vivre des scenarii identiques à ses proies.

C’est là le premier tour de force de J. P. Delaney : le lecteur, bien qu’il lise deux histoires qui se répètent en de nombreux points, ne s’ennuie pas, ne se perd pas et reste, au contraire, totalement captivé par les multiples jeux sur le double qui émaillent le texte : doubles chapitres, doubles portraits, doubles personnalités, double vies…Delaneyfilleavant_250
L’auteur propose ainsi une déclinaison littéraire intéressante et étonnante du palimpseste : l’histoire de Jane qui recouvre celle d’Emma « fille d’avant », les personnages qui cherche à effacer leurs souvenirs douloureux et à réécrire une nouvelle vie, les notions de construction/déconstruction qui s’appliquent aussi bien à l’architecture du lieu (Folgate Street n’est rien moins qu’un mausolée) qu’à la structure du roman. On pourra citer, mais la liste est longue, la manière dont le récit détruit progressivement le mensonge d’Emma pour rétablir la vérité. Ou le subtile renversement final, à l’occasion duquel Jane, révèle son machiavélisme et renverse littéralement la situation. Et nos certitudes. Et le sens du récit. Bref, tout est à recommencer !

Deuxième tour de force, réussir à ancrer l’intrigue dans un lieu fascinant – double de son propriétaire et constructeur – qui, par sa singularité et le rôle qu’il joue, crée sur le lecteur le même effet d’attirance et de répulsion que sur les personnages. On entre dans le roman comme on pénètre dans Folgate Street. Et on a bien du mal à en sortir !

En bref,  c’est angoissant, prenant et réellement bien pensé ! Je recommande !

J.P. Delaney, La Fille d’avant, Mazarine, 2017, ♥♥♥♥

Littérature islandaise, Roman, Thriller/policier

En transit

Sonja a été contrainte de devenir passeuse de cocaïne pour retrouver la garde de son petit garçon. Elle doit jouer au chat et à la souris avec des narcotrafiquants féroces, un ex-mari pervers, un avocat ambigu, une compagne envahissante.
Elle doit se montrer de plus en plus inventive, de plus en plus audacieuse. Elle doit sortir du piège dans lequel elle s’est laissé enfermer. Seule certitude, Tómas son petit garçon, lui, ne vit que pour ses week-ends auprès de sa si jolie maman.
Il y a aussi, à l’aéroport de Keflavík, Bragi, le vieux douanier, très intrigué par cette jeune femme élégante et décidée qui traverse régulièrement les salles d’embarquement.
Entre malversations et trafic de drogue, Piégée est un thriller original et brillant, mêlant une intrigue pleine de suspense, des personnages attachants et une description fantastique de la capitale de l’Islande pendant l’hiver 2010-2011, couverte de cendres et sous le choc du krach financier (quatrième de couverture).

Ce qui rend ce roman particulièrement attrayant ce sont ses personnages – principaux et secondaires – pour lesquels le lecteur éprouve une empathie quasi immédiate. Et ceci peut paraître d’autant plus surprenant qu’entre drogue, détournement de fonds, trafic et alcoolisme, ils sont loin d’être irréprochables ! Néanmoins, on a envie de connaître davantage de leur histoire touchante, de leurs sentiments, de leur avenir et, surtout, de savoir comment ils vont se sortir de leurs pétrins respectifs. Car il s’agit avant tout de l’histoire de deux femmes prises au piège et d’un homme désespéré…

Une tension s’installe progressivement dans ce page-turner prenant et habile, servi par une construction efficace et des chapitres très brefs. On se prend au jeu du « allez juste encore un chapitre » et on arrive finalement très (trop ?) rapidement au terme d’un roman bien ficelé.

Une seule petite frustration pour la grande lectrice d’Arnaldur Indriðason ou d’Yrsa Sigurdardottir, que je suis. L’Islande est réduite dans Piégée à une seule toile de fond économique. J’aurais aimé y trouver plus de descriptions, de pittoresque, de climat et d’atmosphère proprement islandais.

Un très bon moment de lecture néanmoins et une histoire dont j’ai hâte de découvrir la suite (Piégée est le premier volume de la trilogie Reykjavík noir). Je remercie chaleureusement les éditions Métailié pour la découverte !

Lilja Sigurdardóttir, Piégée, Métailié, 2017, ♥♥♥♥

Littérature irlandaise, Roman, Thriller/policier

Double

La vie de Rosalie et de Luke s’est délitée voici quelques mois après la révélation de l’adultère commis par Luke. Mais l’annonce de la mort de Rob, leur fils, lors d’un voyage en Thaïlande provoque un séisme familial. Les mois qui suivent sont un cauchemar dans lequel Rosalie doit apprendre à composer avec la perte de son fils, un contexte conjugal compliqué et aussi la dépression de Maddie, sa fille. Cette dernière se juge coupable de la mort de son frère mais refuse d’expliquer pourquoi à ses parents. Elle se lie avec un gang de filles particulièrement violentes. Rosalie croit apercevoir le bout du tunnel lorsque, au cours d’une thérapie de groupe, elles font la connaissance de Jed, un jeune homme auquel Maddie s’attache très rapidement, même si cette figure singulière devient de plus en plus angoissante. L’adolescente reprend goût à la vie, alors que le diabolique Jed ne cesse de s’immiscer dans la famille… (quatrième de couverture).

Un bon thriller qui se lit avec une facilité déconcertante malgré le sérieux des thèmes qu’il aborde : travail de deuil, dépression, culpabilité, tromperies…

Mention spéciale pour le personnage de Jed qui, derrière une gueule d’ange et des manières affables, incarne la duperie la plus malfaisante et manque de conduire toute une famille à sa perte. La dualité du personnage masculin compense la psychologie un peu faiblarde des protagonistes féminins, passablement naïfs – même si leur détresse explique à l’évidence leur confiance aveugle – et peu attachants à force d’atermoiements.
Une intrigue efficace, une histoire crédible – malgré une fin un peu rocambolesque – font  de ce roman un lecture souvent prenante, divertissante, un brin agaçante parfois.

Je remercie les éditions Folio pour ce roman gracieusement offert en échange d’une critique.

Kate O’Riordan, La Fin d’une imposture, Folio Policier, 2017, ♥♥♥