Vengeance arachnéenne

Il savait qu’avec le commissaire à sa tête, la brigade tenait plus d’un large navire à voiles, parfois cinglant vent arrière ou bien rodant sur place,
voilure affalée, que d’un puissant hors-bord dégageant des torrents d’écume.

« – Trois morts, c’est exact, dit Danglard. Mais cela regarde les médecins, les épidémiologistes, les zoologues. Nous, en aucun cas. Ce n’est pas de notre compétence.
– Ce qu’il serait bon de vérifier, dit Adamsberg. J’ai donc rendez-vous demain au Muséum d’histoire naturelle.
– Je ne veux pas y croire, je ne veux pas y croire. Revenez-nous, commissaire. Bon sang mais dans quelles brumes avez-vous perdu la vue ?
– Je vois très bien dans les brumes, dit Adamsberg un peu sèchement, en posant ses deux mains à plat sur la table. Je vais donc être net. Je crois que ces trois hommes ont été assassinés.
– Assassinés, répéta le commandant Danglard. Par l’araignée recluse ?»

Vargasrecluse_250Il n’est jamais trop tard pour faire d’exaltantes découvertes. Voilà des années que l’on me parle de Fred Vargas et que l’on m’en dit beaucoup de bien, des années que je repousse la lecture – pour une sombre raison de série dans laquelle que je ne veux pas me lancer et surtout ne pas lire dans le désordre – et des années que je remets l’occasion d’un coup de cœur. Et pas n’importe quel coup de cœur : celui du type, je mettrais dix cœurs à la suite en guise de notation que cela ne suffirait toujours pas.
Je remercie très chaleureusement les éditions J’ai lu sans qui ma rencontre (dans le désordre) avec Vargas, et plus précisément le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, n’aurait pas eu lieu.
Oui, je suis, en vérité, tombée sous le charme de ce personnage qui n’a pas été sans me rappeler Erlendur, un autre flic dont j’aime particulièrement le tempérament ombrageux de brillant inadapté.
Autre source de satisfaction : la plume de Vargas. Quand sort la recluse, est un vrai polar littéraire, pour ne pas dire poétique, divinement bien écrit, riche de références culturelles, de jeux de mots, de réflexions subtiles et cyniques, de métaphores ciselées. Un vrai morceau de bravoure, la prétention en moins !
Quant à l’histoire, elle a su combler la zoologue que j’aurais aimé être, en entraînant le lecteur dans les sombres repaires d’une araignée vengeresse. Original, documenté, surprenant. Et me voilà embarquée dans une nouvelle série !

Fred Vargas, Quand sort la recluse, J’ai lu, 2018, ♥♥♥♥♥

Profil PoudlardChallenge HP – Troisième année – Auror (défense contre les forces du mal)
un livre policier

We’re all mad here

Tout ça ferait une très bonne intrigue pour un roman policier ou un thriller. C’est bien beau sur le papier, mais tu n’as pas le plus petit éléments de preuve. Juste des suspicions des doutes, des supputations.
Encore une fois, aucun juge ne te suivra.

Brillante étudiante à l’Université du Wisconsin à Madison, Jane souffre de « fugues temporelles » depuis ses 11 ans, année où elle a été enlevée, dans des circonstances mystérieuses qui n’ont jamais été élucidées. En vacances dans le chalet familial au bord du lac Mendota, la jeune fille est seule avec son beau-père Richard, sa mère ayant dû se rendre en urgence à Chicago pour son travail. En pleine nuit, elle se réveille les mains ensanglantées, un couteau à ses pieds. Elle n’est plus dans sa chambre mais dans celle de ses parents. Richard gît à ses côtés, égorgé… Arrêtée, Jane est déférée devant la Cour criminelle. Elle le sait, elle a tout de la coupable idéale. Pour le procureur du comté et la police de Madison, l’affaire est claire : Jane a commis ce crime odieux dans une crise de folie. Ce n’est pourtant pas l’avis de Joseph Sleuth, l’agent local du FBI, qui penche plutôt pour un assassinat politique maquillé en crime de famille. Écologiste militant, Richard, en campagne électorale pour le poste de sénateur, avait en effet de nombreux ennemis à la Bourse des valeurs agricoles de Chicago, lobby puissant et influent, où le père de Jane Barnabyfleurpeau_250est courtier… Libérée sous caution et placée en observation dans un hôpital psychiatrique sur décision du juge, Jane est prise en charge par un spécialiste de l’hypnose. Au fil des séances qui la replongent dans son passé, elle retrouve la mémoire. L’étau se resserre… (quatrième de couverture).

Le roman de James Barnaby réunit nombre des ingrédients qui font un bon thriller : personnages à la psychologie trouble, policier torturé au sombre passé personnel, thématiques captivantes (organisations sectaires, secrets de famille, maladie mentale, hypnose…), rythme haletant et rebondissements bien menés. Ceci étant dit, le roman a surtout un petit quelque chose en plus qui fait toute la différence. L’idée géniale (et inédite ?) de l’auteur d’inscrire la pathologie de Jane et a posteriori toute l’intrigue dans le sillage des films de Walt Disney. Des histoires pour enfants bien moins inoffensives qu’on ne le pense, puisqu’elles sont, dans ce roman, un véritable outil de manipulation mentale.
Délicieusement terrifiant, malgré quelques coïncidences un peu grosses et une fin de récit banale et quelque peu malvenue.

James Barnaby, À Fleur de peau, Editions de Borée (Marge noire), 2018,  ♥♥♥♥

Profil PoudlardChallenge HP – Quatrième année – Croc-en-manche (quidditch)
un livre pour lequel vous auriez souhaité une fin différente

Retour à la Marette

Je fais partie de cette génération qui, adolescente, a découvert l’Esprit de famille et les sœurs Moreau en piochant dans la bibliothèque maternelle. Je me souviens avoir été intriguée par le titre d’un des volumes qui associait sur la tranche « la poison » à une certaine « Cécile ». Un qualificatif alors tombé en désuétude, dont je ne comprenais pas vraiment le sens. La quatrième de couverture m’a renseignée et m’a surtout donné l’envie de découvrir l’histoire de cette famille unie, racontée au travers du regard de la douce et timide Pauline puis de l’espiègle Cécile. Une fois remis dans l’ordre, j’ai littéralement dévoré les six volumes à la suite, avant de me précipiter sur la série en DVD (ah ce générique !). Un coup de cœur jamais démenti au fil de mes relectures. A chacune d’elles, je me rapprochais en âge d’une autre des sœurs… avant de les dépasser toutes (amplement) ! 

 

Lorsque j’ai découvert le projet de réécriture de Janine Boissard sur Netgalley, je n’ai pas hésité un instant et j’ai croisé les doigts pour que les éditions Fayard m’accordent ce plaisir. Lecture validée le lendemain, livre terminé dans la foulée. C’est le seul reproche que je ferai d’ailleurs à ce roman :  il est bien trop court !
cover149098-mediumAvec les Quatre Filles du Docteur Moreau, Janine Boissard transpose (une partie de) son Esprit de famille dans notre époque. Si les préoccupations de Bernadette, Claire, Pauline et Cécile se veulent celles de jeunes femmes et adolescente actuelles (anorexie, portable, écologie et autre chanson de Louane le prouvent), l’auteur rate le coche de peu. Les quelques références qui émaillent le texte ne suffisent pas à ancrer le récit dans notre quotidien : les comportements, réactions, façons de s’exprimer des filles ou la rigidité compassée du Docteur paraissent surannés.
Peu importe. On ne boude pas son plaisir d’ouvrir une nouvelle fois les portes de la Marette, de partager les premières amours, les déceptions et les joies de ces quatre filles fraîches et spontanées, de se blottir dans ce cocon aimant et chaleureux. Et l’on en conclut, non sans nostalgie, que Janine Boissard – celle des années 80 ou 2018 – a tout compris : le bonheur est dans le vie de famille.

Janine Boissard, Les Quatre Filles du docteur Moreau, Fayard, 2018, ♥♥♥♥

Ces livres dont je ne parlerai (presque) pas #11

Il y a ces livres passionnants qui nous font nous évader du quotidien et qu’on a du mal à reposer. Mais il y a aussi ces bouquins plus difficiles à appréhender… Après de nombreuses années d’études de lettres, je me suis juré de ne plus jamais m’imposer une lecture ! Bref, quand l’engouement n’est pas là, je mets éventuellement de côté ou je laisse carrément tomber… Il arrive aussi que j’apprécie une lecture, mais ne trouve pas pour autant les mots pour le dire… Dans tous les cas, c’est décidé, je vous en parle quand même (un peu) ! Et je remercie tout particulièrement Netgalley et Audiolib, qui me permettent de nombreuses découvertes…

Powerhelp_250Marianne Power a testé pour vous douze bibles du développement personnel. A raison d’un livre par mois, elle s’est concrètement demandé comment ces ouvrages pouvaient changer sa vie. Une expérience pour le meilleur et pour le pire !
En prenant le contrepied des plus célèbres livres de développement personnel, l’auteur relève le défi d’en faire une analyse objective. Même si le personnage de Marianne reste, à l’issue de son expérience, profondément sceptique, elle n’en a pas moins évolué grâce à ses lectures. N’étant pas une grande adepte du développement personnel et de ses préceptes, j’en ai apprécié le constat critique, non dénué d’humour et de cynisme. J’en retiens néanmoins qu’il faut savourer le temps présent et profiter des petits bonheurs de la vie. Ce roman enlevé en fut un !

Marianne Power, Help me. Comment le développement personnel n’a pas changé ma vie, Stock, 2018, ♥♥♥

Couverture Le chef de rang désenchantéA la demande de James Barbier, j’ai récemment parcouru son roman Le Chef de rang désenchanté. Si la thématique (monde du travail, injustice, épuisement professionnel…) et le milieu (de la restauration) évoqués sont plutôt bien traités, l’ouvrage n’a toutefois pas su me séduire. La faute, je pense, au personnage de Jason, tellement amer, misogyne (quelle vision des femmes, quel registre de langue pour les évoquer !), misanthrope et vindicatif qu’on en vient (est-ce le but de l’auteur ?) à le trouver insupportable et à se demander s’il n’est pas responsable de sa situation. Bref, aucune compassion de ma part et une baisse d’intérêt au fil des pages. Quant à l’écriture, si je reconnais à l’auteur un certain style dans ses descriptions méticuleuses, je crois que texte et vocabulaire mériteraient parfois d’être moins redondants.

James Barbier, Le Chef de rang désenchanté, Vérone, 2018, ♥♥

WinterfeldaffaireCaïus_250« Caïus est un âne. » La phrase inscrite par Rufus sur sa tablette remporte un grand succès en classe. Mais Caïus rougit de colère. Comment Rufus ose-t-il l’insulter, lui, le fils d’un richissime sénateur ? Pourtant, le lendemain, plus personne n’a envie de rire. La même phrase est tracée en lettres rouges sur la façade du temple de Minerve. Or, dans la Rome impériale, un tel sacrilège est terrible…Les amis de Rufus sont prêts à tout pour innocenter leur camarade : ils se lancent dans une enquête trépidante au cœur de la Rome antique ! (résumé de l’éditeur)
Un excellent classique de la littérature jeunesse, une enquête rondement menée et un contexte historique qui rend le roman encore plus attrayant. J’ai eu le plaisir de le redécouvrir en version audio et je suis complètement séduite par l’interprétation vivante de Nicolas Lumbreras. Je recommande.

Henry Winterfeld, L’Affaire Caïus, Audiolib, 2018, ♥♥♥♥

Évanescence – extrait #3

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

Charles Baudelaire, « A une passante » in: Les Fleurs du Mal, 1857.
John Singer Sargent, Street in Venice, huile sur bois, National Gallery of Art, 1882
(Source : Wikimedia Commons)

Fragment d’une colossale nature morte – extrait #2

Claude était monté debout sur le banc, d’enthousiasme. Il força son compagnon à admirer le jour se levant sur les légumes […].

Les salades, les laitues, les scaroles, les chicorées, ouvertes et grasses encore de terreau, montraient leurs cœurs éclatants ; les paquets d’épinards, les paquets d’oseille, les bouquets d’artichauts, les entassements de haricots et de pois, les empilements de romaines, liées d’un brin de paille, chantaient toute la gamme du vert, de la laque verte des cosses au gros vert des feuilles ; gamme soutenue qui allait en se mourant, jusqu’aux panachures des pieds de céleris et des bottes de poireaux. Mais les notes aiguës, ce qui chantait plus haut, c’étaient toujours les taches vives des carottes, les taches pures des navets, semées en quantité prodigieuse le long du marché, l’éclairant du bariolage de leurs deux couleurs. Au carrefour de la rue des Halles, les choux faisaient des montagnes ; les énormes choux blancs, serrés et durs comme des boulets de métal pâle ; les choux frisés, dont les grandes feuilles ressemblaient à des vasques de bronze ; les choux rouges, que l’aube changeait en des floraisons superbes, lie de vin, avec des meurtrissures de carmin et de pourpre sombre. A l’autre bout, au carrefour de la pointe Saint-Eustache, l’ouverture de la rue Rambuteau était barrée par une barricade de potirons orangés, sur deux rangs, s’étalant, élargissant leurs ventres. Et le vernis mordoré d’un panier d’oignons, le rouge saignant d’un tas de tomates, l’effacement jaunâtre d’un lot de concombres, le violet sombre d’une grappe d’aubergines, ça et là, s’allumaient ; pendant que de gros radis noirs, rangés en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de ténèbres au milieu des joies vibrantes du réveil.

Emile Zola, Le Ventre de Paris [1873], extrait du chapitre I.

Ces livres dont je ne parlerai (presque) pas #10

Pour l’amoureuse de l’automne, de l’hiver et du froid que je suis, cet été caniculaire aura été difficile. S’il ne m’a pas empêchée de lire (entourée de pas moins de deux ventilateurs), il m’a tenue éloignée beaucoup trop longtemps de vos blogs et de mon ordinateur. Ce billet synthétique va me permettre de reprendre le fil, tout en donnant un petit panorama des lectures effectuées et des partenariats qui ont comblé mes vacances. Je remercie les éditions Les Escales, J’ai lu et Métailié pour leurs fidèles envois.

Chantreauenfantsmère_250Que dire de ce roman de la rentrée littéraire si ce n’est que je suis passée à côté, mais que son propos et son style pourront séduire des lecteurs plus concernés que moi. C’est une tranche de vie que Jérôme Chantreau nous donne à découvrir : en pleine ascension mitterandienne – pour lequel elle a osé voter contre l’avis de ses proches – Françoise est abandonnée par son mari. Un divorce qui lui permet de se reconstruire et de donner un sens à sa vie, en (ab)usant de sa liberté retrouvée et en pratiquant un altruisme sans limite. Des choix, parfois égoïstes, qui ne seront pas sans conséquence sur son fils Laurent, jeune homme sensible et influençable, qui noie son désespoir dans les paradis artificiels. Si j’ai apprécié l’ambiance parisienne, la fresque des années 80, le contexte musical, je suis restée observatrice de cette famille dont les états d’âme m’ont peu touchée.

Jérôme Chantreau, Les Enfants de ma mère, Les Escales, 2018, ♥♥♥

Sigurdardottirfilet_250Même si ce roman peut se lire indépendamment, il n’en est pas moins le deuxième opus de la trilogie Reykjavík noir de la talentueuse romancière islandaise Lilja Sigurdardottír et je vous encourage vivement à parcourir la série dans l’ordre. On retrouve en effet dans Le Filet les personnages emblématiques de Piégée. Sonja, passeuse d’exception et plus que jamais contrainte de transporter de la drogue pour obtenir la garde de Tómas, son petit garçon. La banquière Agla, qui n’est pas à une malversation près, mais reste d’une grande fidélité et d’une remarquable abnégation pour sa compagne Sonja. Bragi, douanier complice de la jeune mère, prêt à tous les sacrifices pour assurer une fin décente à son épouse atteinte d’Alzheimer. Un thriller touchant, addictif, rythmé et prometteur. Un brin compliqué parfois quand il s’agit de suivre les tractations d’Agla et de ses comparses, mais rien qui ne gâche le plaisir de la lecture. Vite, la suite !

Lilja Sigurdardottír, Le Filet, Métailié, 2018, ♥♥♥♥

Jomardchatbouboule_250« Avec son léger surpoids pondéral chronique (mais assumé), le chat Bouboule vit une vie de pacha en République-bananière-et-autoproclamée-de-Grumeauland ». Une entrée en matière qui traduit à merveille l’humour désopilant, un brin cynique mais très réaliste, de Nathalie Jomard quand il s’agit d’évoquer les petites manies du quotidien de son (gros) félin. Le graphisme est fin et travaillé, amusant tout comme le propos, et tout possesseur de chat (ventripotent) devrait reconnaître en Bouboule les travers de son propre animal. Bref, j’en redemande, même si Mélusine n’apprécie pas vraiment la comparaison…

Nathalie Jomard, Chat-Bouboule, J’ai lu, 2018, ♥♥♥♥

Jomardchatbouboule_extrait