Comme un roman

« Vivre dans un roman n’est-il pas complètement épuisant ?
Évoluer dans un roman ne génère-t-il pas une attente lancinante, inutile ?
Que va-t-il se passer ? Souffler d’une page à l’autre, que va-t-il m’arriver ? ».

« Être une héroïne de roman ne m’empêche pas de prendre le métro, au contraire. Portée par ma vocation, je m’y engouffre avec exaltation. Différents mondes superposés les uns aux autres ne nous apprennent-ils pas à vivre dans plusieurs dimensions ? » Établie avec succès dans sa nouvelle activité de traiteur à domicile, Alice Quester cherche toujours des réponses à ses multiples questions : en quoi consiste notre existence ? Comment lui donner l’intensité désirée ? Son projet : 1. Lire et relire Anna Karénine. 2. Se pencher sur le cas Tolstoï. 3. Suivre de près sa sœur aînée, son frère altermondialiste, son voisin de palier… et aussi cet homme aperçu au volant d’une voiture ou sur les pages people d’un magazine : Neil Larue. 4. Voir si tous ces destins mêlés au sien peuvent former quelque chose de cohérent : un vrai roman de la vie, ou une vraie vie de roman… (quatrième de couverture)

Jacquetannakareninemoi_250

Ce roman est une véritable curiosité.
Jouant sur la déstructuration et les frontières entre réalité et fiction, il est aussi surprenant que captivant. On s’y plonge sans savoir exactement à quoi s’attendre, on le referme un peu perplexe, sans avoir la certitude d’en avoir saisi le sens et la portée.

Récit hybride, mêlant à l’histoire qu’il raconte une étude documentée du roman Anna Karénine, cet ouvrage vaut surtout pour la réflexion subtile qu’il propose sur l’écriture, le genre romanesque et la création littéraire… et pour l’invitation à (re) découvrir le roman de Tolstoï !

 

Elisabeth Jacquet, Anna Karénine, c’est moi, Philippe Rey, 2010, ♥♥♥

Sublimes greffiers

« Le chat… Quel animal mystérieux que celui-là ! ».

Vous êtes-vous déjà demandé quelles pensées secrètes fleurissent derrière leurs yeux envoûtants ? Quelles idées farfelues leur passent par la tête ? Ou bien s’ils vivent des aventures extraordinaires lorsque vous avez le dos tourné ? (extrait de la quatrième de couverture)

Dans cet album raffiné, quinze poèmes rimés et illustrés et autant de portraits de chats, du gouttière au plus « racé », du plus sage au plus rusé, du plus séducteur au plus vindicatif, du contemplatif au mélomane. Et la preuve pour vous, amateurs de la race féline, que les matous ont un vrai caractère et une sacrée psychologie : ils songent, ils observent, ils méditent, ils fomentent. Ils ont des rêves, des aspirations, des grandes et petites manies, des pensées plus ou moins profondes et parfois bien du mal à vous cerner !Perezlacombefacétiechats_bonus

A l’évidence, les auteurs de cet album connaissent merveilleusement bien la race féline (et même ses secrets !) et lui rendent un hommage aussi tendre que malicieux. Le tout sans complaisance et avec une touche d’humour, bien dosée. Il ne s’agirait pas de froisser la susceptibilité de messieurs-dames les Greffier(e)s !

Si j’ai apprécié les histoires facétieuses et les trouvailles de Sébastien Perez, je reste plus mitigée quant au choix du poème, trop simplement rimé, parfois un peu superficiel… Sans oublier toutefois que l’album est avant tout destiné aux plus petits et que la simplicité du texte est ainsi légitimée.

Perezlacombefacétiechats_250Quant aux illustrations de Benjamin Lacombe, je les ai abordées avec une curiosité confiante, étant une amatrice convaincue de sa touche et de son talent, mais néanmoins curieuse de découvrir son approche graphique des chats. Et je ne suis pas déçue : les félins (et autres !) sont superbement croqués, les illustrations fines (les pleines pages tout comme les médaillons qui inaugurent chaque poème), subtiles, amusantes, documentées. On n’hésitera pas d’ailleurs à pousser la lecture jusqu’au bout, pour découvrir un index encyclopédique, illustré et commenté, avec présentation des races évoquées, de leurs habitudes et de leurs particularités.

 

Sébastien Perez, Benjamin Lacombe, Facéties de chats, Margot, 2015, ♥♥♥♥

Lucide folie

« C’est alors que se produisit quelque chose d’incroyable. L’enfant releva la tête brusquement et, le regard tourné vers la fenêtre de Mme Préau, il émit un son.
Le son le plus terrifiant qu’il ait été donné d’entendre ».

Elsa, directrice d’école à la retraite, regagne ses pénates après avoir passé plusieurs années dans une maison de retraite. Parmi les changements notables intervenus en son absence, il y a ce pavillon dont elle a désormais une vue imprenable sur le jardin et les trois enfants qui s’y amusent. La vieille dame, curieuse et désœuvrée, se prend au jeu de Loubièreenfantcailloux_250les observer et a tôt fait de relever une anomalie. Selon elle, l’aîné des enfants, solitaire et malingre, est sensiblement mis et l’écart et visiblement maltraité. Sortir l’enfant aux cailloux de son enfer familial devient l’obsession d’Elsa, qui contacte services sociaux et police, mène son enquête et décide finalement d’agir seule. Personne en effet ne croit la vieille dame à la santé mentale chancelante et au passé trouble : ni les instances, ni la famille, ni le lecteur. Elsa pourrait-elle avoir raison contre tous ? Ou n’est-elle réellement qu’une grand-mère mélancolique et perturbée ?

Un très beau thriller psychologique qui se construit en douceur et avec finesse au fil d’un portrait résolument touchant. J’aime particulièrement ces romans qui ne jouent pas seulement du spectaculaire et du rebondissement, mais traitent de sujets forts (la maltraitance, la solitude, la folie) sans verser dans le pathos.

Sophie Loubière, L’Enfant aux cailloux, Fleuve noir, 2011, ♥♥♥♥♥

Loi des séries

« Cette planète comporte un ramassis de tarés. »

Le froid de novembre. La neige et l’horreur. En France, à Lyon, un homme est assassiné dans une église. Son dos a été tailladé, sa langue, coupée. À sept cents kilomètres de distance, sa fiancée est retrouvée pendue à un arbre. Un meurtre maquillé en suicide. Très vite, le sang se répand jusqu’en Belgique. Dans un asile abandonné, on découvre le cadavre d’une femme entièrement nue, le visage arraché. Une folie sans nom. Les meurtres s’enchaînent, et tous portent la signature d’un tueur en série libéré un an plus tôt, le Borgne. L’homme aurait-il repris du service ? Difficile à croire vu son âge avancé et son état de santé. Non, la réalité est bien plus noire. Laura, Milan et Adami, des policiers visages-et-des-morts-finalvenus de tout horizon, vont rapidement le comprendre. « Nous ne sommes pas face à un tueur en série, mais à une série de tueurs ». Et ceux-ci se sont réunis en force, décidés à marquer les mémoires de leurs crimes pour entrer dans la postérité (quatrième de couverture).


Des Visages et des morts
ou le roman de tous les excès. Dans l’intrigue pour commencer, avec un foisonnement de lieux, d’enquêteurs, de témoins, de types de meurtres, de tueurs et de victimes. Des excès rhétoriques ensuite. Si le lecteur ne se perd pas dans ces méandres, c’est que l’auteur résume, rappelle, rabâche, reprend sans cesse, pour ne pas l’égarer. Excès d’exercices de style : la métaphore est filée, filée, filée* et les morceaux de bravoure s’accumulent.  Excès dans le propos aussi. Le thriller est émaillé de petites réflexions ou grands conseils sur à peu près tous les sujets à la mode : écologie, consumérisme, santé, féminisme, sens de la vie et besoin de reconnaissance…. Des digressions souvent moralisatrices qui alternent avec les rebondissements (et un excès d’improbables pirouettes) qui s’enchaînent à une vitesse vertigineuse. Pour autant – excès d’imagination ? – l’auteur doit faire appel à un deus ex machina – sous les traits d’un voyant qui tombe du ciel – pour relancer l’enquête – et son récit – qui piétine.

Bref, on l’aura compris, entre ennui et exaspération, je suis ressortie complètement essoufflée de ma lecture (cette critique sévère – je le conçois – n’engage que moi). Je n’en remercie pas moins Babelio et les éditions de Mortagne pour ce partenariat.

Mickaël Koudero, Des Visages et des morts, Editions de Mortagne, 2018, ♥♥

*Trois années maintenant que cet être, si doux, si fragile, composait son univers. Aujourd’hui, lui seul comptait. Il était sa terre, son ciel, ses points cardinaux. // Les flots d’informations cognaient dans son crâne, tels des moustiques contre une fenêtre éclairée en pleine nuit // Courir. Transpirer. Vider l’horreur qui s’accrochait à sa peau telle une sangsue visqueuse.

Alter ego

« Les objets anciens portent en eux la mémoire de ceux qui les ont possédés ».

Pierre-François Chaumont, avocat parisien, est aussi un grand collectionneur qui court les salles d’exposition à la recherche de la perle rare. Lors d’une visite à l’Hôtel Drouot, il s’éprend d’un portrait datant du 18e siècle et se bat pour remporter l’enchère exorbitante. La raison d’un tel engouement : Pierre-François reconnait ses traits dans ceux du personnage représenté sur le tableau. Le problème : il est le seul à voir cette ressemblance.
Peu importe pour celui qui identifie bientôt les armoiries présentes sur le portrait, localise une famille, et un château en Bourgogne. Reste à se rendre sur place pour comprendre…

9782290147788

J’arrête ici le résumé pour ne pas dévoiler le renversement de situation qui fait la saveur de ce petit roman (spoiler ici), qui fut le premier écrit par Antoine Laurain. Une bonne entrée en matière pour qui voudrait découvrir la plume de cet auteur que j’affectionne particulièrement. Le style est pêchu, littéraire – avec une maîtrise parfaite de la métaphore – sans jamais être maniéré, un brin cynique, plein d’humour. Quant à son propos, j’en aime la clairvoyante honnêteté : un regard désabusé sur nos vies et nos choix. Bref, je plébiscite !

Antoine Laurain, Ailleurs si j’y suis, J’ai lu, 2018, ♥♥♥♥♥

Rêve ta vie en couleur…

« Je devais donner envie à mon fils de revenir, le faire saliver en lui montrant tout ce qu’il était en train de manquer en restant dans le coma ».

Louis a 12 ans. Ce matin, alors qu’il veut confier à sa mère, Thelma, qu’il est amoureux pour la première fois, il voit bien qu’elle pense à autre chose, à son travail sûrement. Alors il part, fâché et déçu, avec son skate, et traverse la rue à fond. Un camion le percute de plein fouet. Le pronostic est sombre. Dans quatre semaines, s’il n’y a pas d’amélioration, il faudra débrancher le respirateur de Louis. En rentrant de l’hôpital, désespérée, Thelma trouve un carnet sous le matelas de son fils. À l’intérieur, il a dressé la liste de toutes ses « merveilles », c’est-à-dire les expériences qu’il aimerait vivre au cours de sa vie. Thelma prend une décision : page après page, ces merveilles, elle va les accomplir à sa place. Si Louis entend ses aventures, il verra combien la vie est belle. Peut–être que ça l’aidera à revenir. Et si dans quatre semaines Louis doit mourir, à travers elle il aura vécu la vie dont il rêvait. Mais il n’est pas si facile de vivre les rêves d’un ado, quand on a presque quarante ans… (quatrième de couverture)

Pour commencer, je tenais à remercier chaleureusement les éditions Calmann-Lévy pour cet envoi spontané, accompagné d’un courrier enthousiaste dont j’ai aimé particulièrement la teneur. Ce n’est pas tous les jours qu’un éditeur partage son coup de cœur de cette manière engagée et… efficace ! Pour autant, je me suis retrouvée face à un roman au titre intrigant et à la couverture très (trop ?) colorée que je n’aurais absolument pas choisi d’acheter en librairie. Néanmoins, ayant à cœur d’honorer ce partenariat et ayant vu fleurir les chroniques positives des blogueurs, je me suis lancée…

Sandrelchambremerveilles_250C’est lorsque j’ai compris ce que signifiait cette couverture que j’ai appris à l’aimer. Elle illustre l’un des défis que s’est lancé Thelma pour aider son fils à sortir du coma. Elle a trouvé dans la chambre de Louis un carnet recensant les « merveilles » qu’il rêvait d’accomplir. Pour l’encourager à se réveiller, elle va vivre les rêves de son enfant par procuration.

Et voilà Thelma qui arpente Tokyo, Budapest, Notting Hill, qui navigue entre karaoké, techno party et Color Run, tape un bœuf avec Maître Gims et se met au foot. Des rêves d’ado un peu fous qui se transforment en quête de soi et de sens et font toucher l’essentiel à cette jeune quarantenaire – famille, maternité, amour et bonheur jusqu’alors sacrifiés sur l’autel de la vie professionnelle. Une épreuve et un challenge qui lui ouvriront de nouveaux horizons. Si Louis se réveille, c’est une autre femme et une autre mère qu’il aura à découvrir.
Pour leur rendre hommage, je dirais de cette histoire et de la réflexion qu’elle entraîne, qu’elles sont tout simplement belles. Remplies d’émotion, de vérité, sans pathos, ni larmoiement. Un récit bien plus juste, construit et riche qu’un roman feel-good. Mais l’effet est là.

Julien Sandrel, La Chambre des merveilles, Calmann-Lévy, 2018, ♥♥♥♥

Un laboratoire d’écriture

Expérimentation littéraire

Plus qu’à un roman (deux en vérité !), j’ai eu envie de m’intéresser à un concept, celui proposé par Solène Bakowski et Amélie Antoine et dont j’ai découvert le principe via Netgalley, que je remercie chaleureusement. Les deux auteurs se sont lancé un challenge intéressant : créer chacune un roman en partant d’une même situation initiale que vient bouleverser un événement inattendu. Le résultat : Sans elle et Avec elle qui mettent en scène un couple et leurs jumelles. Les fillettes font une bêtise et voilà Colline punie arbitrairement : elle est privée de sortie, pas de feu d’artifice pour elle en ce jour de fête nationale. Une situation vécue comme une déchirure pour Colline qui moins que l’injustice de la punition, vit encore plus mal d’être séparée pour la première fois de sa sœur. Un événement qui est aussi le grain de sable qui vient enrayer la machine. Après cette soirée, plus rien de ne sera comme avant pour cette famille heureuse, en apparence du moins.

AntoineBarowski_bandeau
A noter que les deux récits peuvent se lire indépendamment et qu’on commence donc par celui de son choix. (Sans elle pour moi). Je ne parlerai d’ailleurs que très peu du contenu et des intrigues pour ne pas gâcher la découverte et le jeu d’écriture. Je me contenterai de vous confirmer qu’ils sont aussi fluides, captivants, et tragiques l’un que l’autre et que le fait de retrouver situation de départ, personnages, lieux… ne génère aucun ennui (c’était un peu ma crainte). Bien au contraire, j’ai trouvé passionnant d’observer le processus d’écriture et de création. De constater combien l’imagination de l’une diffère de celle de l’autre, malgré la trame commune et les invariants. Aussi, la manière dont un détail suffit à changer le tout. J’ai été également surprise de noter que les styles des deux ouvrages finissaient par se ressembler. En tous cas, on aurait pu me faire croire qu’il s’agissait d’un seul et même auteur.

Je me suis beaucoup interrogée sur la manière dont Solène Bakowski et Amélie Antoine ont procédé. Se sont-elles relues en cours de route ? Entraidées, conseillées ? Ou à l’inverse ont-elles seulement échangé une fois leurs histoires terminées ? Beaucoup d’interrogations donc pour deux morceaux de bravoure fascinants. Une expérience d’une grande richesse, j’en redemande. Et la hâte de découvrir d’autres romans de ces plumes !

 

Solène Bakowski, Avec elle, autoédité, 2017, ♥♥♥♥♥
Amélie Antoine, Sans elle, autoédité, 2017, ♥♥♥♥♥