Jeunesse, Littérature anglaise, Roman

Huis clos

Coraline vient d’emménager dans une nouvelle maison. Parce que ses parents, trop occupés, la délaissent, la petite fille trompe son ennui en explorant l’appartement. Elle pénètre dans une pièce dont on lui a interdit l’entrée, pousse une porte condamnée et découvre, au bout d’un sombre couloir, un appartement identique en tous points au sien. Elle y est accueillie par des gens en apparence semblables à ses parents, à une exception près : ils ont des boutons à la place des yeux. Au premier abord, ces “autres” parents s’avèrent chaleureux et disponibles, mais Coraline déchante bientôt…

J’ai été happée par cette lecture, même si un certain manque d’originalité de l’histoire – variation autour d’un thème déjà très exploité – et plusieurs clichés m’empêchent de la considérer comme un véritable coup de cœur.

La singularité de ce roman résiderait plutôt dans l’effet produit par l’atmosphère trouble distillée par l’auteur. Parfois merveilleux, souvent inquiétant, versant ponctuellement dans l’horreur et le macabre, cet univers, qui joue essentiellement des peurs banales et enfantines, fascine et oppresse tour à tour, même – et peut-être plus encore – le lecteur adulte.

Neil Gaiman, Coraline, Albin Michel Wiz, 2003, ♥♥♥
Littérature anglaise, Roman

Ambiance austinienne

Enfant pauvre, issue d’un mariage déshonorant, Fanny Price est recueillie par son oncle Bertram et sa tante Norris qui voient là l’occasion de faire ostensiblement une bonne action. Elevée sans affection à Mansfield Park, Fanny est traitée avec mépris par sa nouvelle famille. Seul son cousin Edmond fait exception, l’aidant à grandir en sagesse à l’aide de bons conseils et de lectures choisies. L’amitié reconnaissante qu’elle voue à ce cousin affectueux se transforme bientôt en un amour passionné que la jeune fille, timide et modeste, s’évertue à garder secret. Et c’est en souffrant silencieusement qu’elle voit bientôt Edouard s’éprendre de la belle demoiselle Crawford, tandis qu’elle-même lutte contre les avances d’un soupirant qu’elle n’a pas choisi…

Souvent donné comme le moins bon roman parmi ceux de Jane Austen, c’est avec un peu de méfiance que j’ai abordé ce gros volume. Ma lecture finie, je suis encore sous le charme. Ce n’est pas tant l’histoire d’amour passionnée, contrariée, avouée – et somme toute sans grande surprise – qui m’aura finalement marquée, mais Mansfield Park lui-même et son atmosphère singulière.

Dès les premières pages, le lecteur est invité à s’en imprégner et à en ressentir tout le paradoxe. C’est avec bonheur qu’il parcourt les bosquets accueillants de Mansfield Park en compagnie de Fanny et d’Edouard, avec réconfort qu’il s’isole aux côté de la jeune femme dans la chambre Est ou qu’il se divertit dans son théâtre improvisé. À l’inverse, il fuit ses salons lorsqu’ils semblent absorber et exhaler la langueur de Mrs. Bertram ou la méchante froideur de Mrs Norris. On ne quitte pourtant le domaine qu’à regret et c’est bien évidemment avec empressement qu’on y revient, pour assister enfin, en son sein, à l’issue heureuse des amours de Fanny et Edouard.

Scène majeure des intrigues qui se nouent et se dénouent en ses murs, Mansfield Park est un lieu tellement envoûtant qu’il engendre un véritable manque, une fois le livre refermé. J’y retourne dès que possible !

Jane Austen, Mansfield Park [1814], 10/18, 1996, ♥♥♥♥♥

Littérature anglaise, Roman

Retour à Longbourn

C’est à la blogosphère des débuts que je dois ma découverte de Jane Austen : les Janéites y étaient aussi nombreuses que convaincantes ! Mais à parcourir les blogs littéraires aujourd’hui, je me dois de constater que cet engouement n’a pas faibli. A ma plus grande joie !

Pour ma part, ce fut un coup de foudre immédiat qui s’est prolongé au fil des ans et nourri de mes lectures (romans, biographies) mais aussi des séries télévisées dérivées, des films ou encore des bandes originales et autres musiques « du temps de Jane Austen ». J’ai tout tenté, j’ai tout aimé (Darcy surtout). Ou presque.

S’il est une chose qui me laisse toujours perplexe, malgré diverses tentatives, c’est toute cette série de textes qui s’inspire des récits de Jane Austen pour en constituer des réécritures, récits ou fins alternatifs ou autres préquelles. Probablement parce que j’y vois un opportunisme : celui pour l’auteur de s’assurer un succès – qu’il soit réel ou d’estime -, malgré une intrigue généralement pauvre et un style souvent absent.

C’est la raison pour laquelle j’ai abordé Une saison à Longbourn avec une certaine réserve, d’autant que le roman m’avait été présenté comme « une réécriture d’Orgueil et Préjugés à la sauce Downton Abbey ».

Les premières lignes m’ont détrompée. Non seulement le roman est très bien écrit (et traduit), dans un style fluide et joliment littéraire, digne des romans de l’époque. Mais en outre, l’histoire qui se dessine au fil des pages est la preuve d’une véritable créativité qui fait du roman un texte unique et non un succédané d’Orgueil et Préjugés

A l’issue de l’ouvrage, Jo Baker explique d’ailleurs son projet d’écriture :

 

Les principaux personnages de Longbourn ont une présence fantomatique dans Orgueil et Préjugés. Ils n’existent que pour servir la famille et le roman […]. Ils sont aussi, en tous cas à mes yeux, des êtres de chair et de sang. Longbourn fouille dans le passé et les entraîne au delà du dénouement heureux d’Orgueil et Préjugés. Cependant, lorsque les deux récits se chevauchent, j’ai organisé les événements de mon roman de façon à suivre le livre de Jane Austen.

Le roman initial est donc essentiellement une toile de fond sur laquelle évoluent de nouveaux personnages : la domesticité de la famille Bennet. Des êtres de papier, dotés d’une psychologie ciselée, qui travaillent, se résignent, aiment, se révoltent et s’émancipent au fil d’une intrigue d’une grande finesse, dotée de rebondissements bienvenus !

Une Saison à Longbourn est aussi un roman passionné qui rend hommage à celles et ceux qui l’ont inspiré et qui éclaire (et interprète) sous un jour nouveau le texte austinien. Le tout d’une manière fidèle mais néanmoins inventive, captivante mais toujours subtile. Bref, un petit bijou !

Jo Baker, Une Saison à Longbourn, Livre de Poche, 2015, ♥♥♥♥♥

Littérature anglaise, Roman

Bonheur et délectation

Les nerfs de Mrs. Bennett sont mis à rude épreuve : Mr. Bennett refuse d’aller rendre une visite de politesse à leur nouveau voisin, Mr. Bingley, alors qu’elle a cinq filles à marier ! Mais la voilà bientôt rassurée puisque Mr. Bingley semble réaliser ses vœux en s’éprenant de la douce et aimable Jane, l’aînée de ses filles. Toutefois, c’est sans compter Fitzwilliam Darcy, ami influent du jeune homme, qui finit par convaincre Bingley que ce mariage en deçà de sa condition serait une méprisable erreur.
Elizabeth, l’héroïne du roman, une jeune fille spirituelle à la verve ironique, est la confidente attentive de sa sœur Jane, alors que naissent ses propres émois pour le séduisant Wickham. C’est sans surprise qu’elle prend alors Darcy en aversion, lui reprochant non seulement d’avoir brisé les espoirs de sa sœur, mais aussi l’attitude hautaine, calculatrice et méprisante qui fait sa réputation.
Si le lecteur devine d’emblée l’issue du roman, il ne faudra pas moins de soixante chapitres pour que Darcy et Elizabeth passent outre orgueils et préjugés, apprennent à se connaître et admettent leur attachement réciproque.

Dès les premières lignes du roman, le ton est donné. Il sera question de mariages, de rentes, de tentatives de séduction et d’amours contrariées… Pourtant, Orgueil et préjugés n’a rien d’une bluette et c’est pour mieux dévoiler une critique acerbe du roman sentimental que Jane Austen feint d’en adopter les principales ficelles.
Si le roman n’en est pas moins l’histoire d’un amour improbable, il est aussi le regard objectif que son auteur a posé sur la condition féminine et sur la société britannique de son époque, monde de conventions où les préjugés font loi. Un récit engagé qui est servi en outre par une plume fine et alerte, teintée d’une ironie subtile.

Orgueil et préjugés, ce sont encore des personnages dotés d’une véritable épaisseur psychologique, dépeints sans ambages dans leurs faiblesses et leur grandeur et rendus d’autant plus attachants… Assurément un de mes romans préférés !

Jane Austen, Orgueil et préjugés [1813], 10/18, 2000, ♥♥♥♥♥

Littérature anglaise, Roman

Tea Time

Cranford est une petite bourgade anglaise où évolue une population presque exclusivement féminine. Et force est de constater qu’il ne s’y passe pas grand chose. Pourtant, c’est avec délice que le lecteur découvre les petits riens du quotidien de ces « amazones », autour d’une tasse de thé – pas trop sucrée, économies domestiques obligent.

A force de lire un peu partout que la plume d’Elisabeth Gaskell ressemblait à celle de Jane Austen, je ne pouvais passer à côté de cette lecture. D’autant que le livre est dans ma bibliothèque depuis quelques années déjà et que la couverture est une invitation à elle toute seule !

Ce deuxième roman d’Elizabeth Gaskell a paru en feuilleton en 1851 dans l’hebdomadaire Household Words, une publication sous la direction de Charles Dickens. Il en résulte, malgré une édition revue et corrigée en volume, l’impression d’un roman un peu décousu, dépourvu d’un fil conducteur et d’une intrigue solide.

Ceci étant dit, on n’en apprécie pas moins le récit de la narratrice, Mary Smith, qui, à l’occasion des séjours réguliers qu’elle fait à Cranford, croque avec bienveillance la petite vie provinciale de ses hôtes et amies. On y savoure les us et coutumes de ces vieilles filles et veuves, emblématiques de la landed gentry, cette bonne société anglaise modeste attachée à ses valeurs, mais non départie de ses petites mesquineries et autres préjugés.

Tout comme celle de Jane Austen – mais avec moins de subtilité et de piquant – la plume d’Elizabeth Gaskell n’est en effet pas dépourvue d’ironie et on sent poindre, sous le portrait tendre et (parfois trop) indulgent, la critique de ce microcosme et de sa fausseté.

J’ai apprécié l’humour, bien dosé, l’ambiance victorienne et la finesse du style, mais regretté parfois la candeur du propos et quelques longueurs. Ce qui ne m’empêchera pas de poursuivre la découverte

 

Elizabeth Gaskell, Cranford [1851], Points, 2012, ♥♥♥♥