Littérature américaine, Roman, Thriller/policier

Cécité

Ad tenebras dedi.

Un jeu de survie dans une nature sauvage, des candidats castés et stéréotypés, des épreuves physiques et psychologiques vécues en équipe, suivies d’une course d’orientation en solitaire, le tout sous l’œil avide des téléspectateurs. Parmi les survivantes de cette aventure : Zoo qui a le profil de la potentielle gagnante : télégénique, rusée, sympathique, persévérante et ambitieuse. Tellement engagée dans son épreuve finale qu’elle en « zappe » la dramatique épidémie qui s’abat soudainement sur l’Amérique.
Olivajusquaubout_250Pour elle, tout reste un jeu. Les cadavres victimes d’une peste foudroyante qui jonchent son parcours ? Des mannequins particulièrement ressemblants. Les paysages et villes subitement désertés qu’elle traverse ? Des habitants rémunérés par la production pour quitter temporairement leur foyer. Des coyotes affamés qui attaquent les rares rescapés ? Une animatronique – elle en a aperçu les mécanismes et la bourre quand elle s’est battu contre elle ! L’enfant miraculeusement épargné qui s’accroche à elle comme à une bouée ? Un cameraman travesti en adolescent qui l’empêche de mener à bien son aventure. Un aveuglement pathologique et pathétique dont ce thriller particulièrement habile sonde les causes profondes, en plus de proposer une peinture acerbe de la téléréalité et une réflexion sur les limites de la survie et de l’orgueil.
J’ai été captivée ! Et malgré une fin étrangement ouverte qui m’a laissée plus qu’affamée, je recommande vivement. Merci aux éditions Kero pour cette lecture haletante et palpitante, très appréciée.

Alexandra Oliva, Jusqu’au bout, Kero, 2017, ♥♥♥♥

Littérature américaine, Roman

Proximité

« Rien dans la jeunesse n’était juste : les jeunes n’avaient rien fait pour la mériter,
les vieux n’avaient rien fait pour la perdre ».

Dans cette rue-là, certains enfants ont deux mamans, des cheveux violet, le droit de fumer des joints sans se cacher. Dans cette rue-là, des couples de quadra vivent encore des droits d’auteur d’un tube écrit à quatre mains pour une icône rock suicidée qui fut leur camarade et plus si affinités. Dans cette rue-là, des amitiés se bonifient depuis l’université. Car cette rue-là se trouve au cœur du plus trépidant quartier de New York : Brooklyn. Et des trépidations, il y en a, au cours de ce fol été que traversent Elizabeth, Andrew et leur ado prodige, Harry, mais aussi Jane, sa femme Zoe et leur explosive Ruby, née d’un don de sperme. Au programme : crise de fin d’ado et crise de la quarantaine, crise de couple et crise existentielle, crise de larmes et crise de fous rires ! (quatrième de couverture)

9782258137646Si je ne devais vous conseiller qu’un seul livre à dévorer pendant vos vacances, ce serait celui-ci ! Modern Lovers, c’est d’abord un savant mélange de simplicité et de foisonnement. Il y est question de voisins de longue date et de familles bienveillantes. De couples à la dérive, d’adultes en devenir, d’amours finissantes ou débutantes – et aussi complexes dans les deux cas. D’évasion aussi, dans la gastronomie, la musique ou le yoga. De nostalgie pour une vie étudiante et feu son groupe de musique. De bobos du quotidien et de craintes pour l’avenir. De projets en quantité : études, film, cuisine, déménagement…

Modern Lovers, c’est aussi un roman feel-good (j’en deviens une adepte !) : des personnages attachants dans leurs petits et grands travers. Des problèmes et des déceptions qui nous touchent – de près ou de loin. Des espoirs et des petits et grands bonheurs en guise de conclusion heureuse. Beaucoup d’humour et un brin de cynisme aussi. Et surtout une bonne dose d’amitié, de celle indispensable et si précieuse, qui permet de surmonter les coups durs.
Percutant et irrésistible ! Merci vraiment aux éditions Presses de la Cité qui m’ont invitée à découvrir cet ouvrage, à l’occasion d’un envoi impromptu !

Emma Straub, Modern Lovers, Presses de la Cité, 2017, ♥♥♥♥♥

Littérature américaine, Roman, Thriller/policier

Lignées dévoyées

« Soit nous fuyons, soit nous mourons».

Tout le monde admire les filles Roanoke. Elles sont belles, jeunes, riches et vivent avec leurs grands-parents au milieu du Kansas, dans un immense domaine noyé de soleil. Leur vie semble si douce… Pourtant Camilla, Penelope, Eleanor, toutes les filles de la lignée ont connu des fins tragiques. Il y a quelque chose de pourri au royaume des Roanoke.

Engelfillesroanoke_250Le secret et ses conséquences est un thème en vogue, au centre de nombreux thrillers et qui, généralement m’attire beaucoup. La quatrième de couverture des Filles de Roanoke (sans parler de la couverture !) était donc des plus séduisantes et cette lecture me réjouissait. Pourtant, la dernière page tournée et bien que ce thriller soit plutôt une réussite – notamment l’atmosphère singulière de Roanoke – j’en garderai un souvenir mitigé. Sans vouloir en révéler trop aux futurs lecteurs, ce roman traite de l’inceste, sur plusieurs générations (secret révélé assez tôt dans le récit, le spoiler est donc très relatif). Un sujet délicat, sensible et évoqué avec sérieux et pudeur par la romancière. Malgré tout, j’ai été gênée, voire révoltée, par cette histoire de famille sordide, par l’extrémité de la situation, et par la complaisance de certains des personnages. Un sentiment de malaise qui est peut-être voulu par l’auteur : son roman a le mérite de ne pas laisser indifférent. Curieuse donc de votre ressenti…

Je remercie les éditions Autrement et Babelio pour ce roman lu dans le cadre de l’opération Masse Critique.

Amy Engel, Les Filles de Roanoke, Autrement, 2017, ♥♥♥ ou ♥♥♥♥

Littérature américaine, Roman, Thriller/policier

Vengeance prodigieuse

Méthode 15-33 est un thriller captivant que je recommande vivement et notamment pour son personnage principal surprenant. Shannon Kirk nous immerge dans l’esprit d’une jeune femme douée d’une inKirk1533_250telligence, d’un esprit d’analyse et d’une maîtrise d’elle-même hors norme. Bien qu’elle soit enlevée, séquestrée et enceinte de 8 mois, celle-ci ne cède absolument pas à la peur, mais échafaude un plan diabolique au triple but : s’échapper, sauver son enfant et se venger de son ravisseur.
L’intérêt du lecteur focalise alors sur cet esprit machiavélique et sur son plan dévastateur. Même si l’on reste souvent pantois face à la froideur calculatrice de l’adolescente, on ne peut s’empêcher de savourer sa victoire. Un renversement de situation jubilatoire – où la victime devient bourreau – qui fait la richesse et l’originalité de ce roman.
Je remercie chaleureusement les éditions Folio pour ce très bon thriller !

Shannon Kirk, Méthode 15-33, Folio, 2017, ♥♥♥♥

Littérature américaine, Roman, Thriller/policier

Résilience

Un jour de fin d’été, sur une plage des Cornouailles, Olivia, trois ans, disparaît. Effondrés, ses parents Maggie et Colin attendent en vain que l’Océan leur restitue le corps de l’enfant.
Quelques semaines plus tard, non loin de là, c’est la rentrée des classes pour Hailey, cinq ans. Jennifer s’en fait une fierté mais depuis quelque temps, sa petite fille est distante et craintive, si bien que Jennifer se laisse parfois déborder par la nervosité. D’autant que son mari est absent, qu’elle affronte seule une nouvelle grossesse, et que certaines bribes de son passé lui reviennent comme enveloppées de brouillard.
Alors que Maggie traverse la pire épreuve de sa vie, Jennifer veut redonner l’apparence du bonheur à sa famille fracassée. Intriguée par la fillette mutique, Katie, une jeune
institutrice passionnée par son métier, pousse Hailey à mettre des mots sur les démons qui l’étouffent (quatrième de couverture).

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Un superbe roman, très fluide et haletant, qui se lit en quelques heures. La réussite de l’auteur est de créer un suspense là où on ne l’attend pas. Dès les premières pages, le lecteur comprend que Jennifer souffre d’une confusion mentale et qu’Hailey n’est autre qu’Olivia. C’est la situation de résilience, thématique centrale de ce récit, qui installe une tension progressive. On attend et on espère, avec la petite fille, le dénouement qui lui permettra de redevenir Olivia et de retrouver sa vraie famille. On s’inquiète de sa résignation, on s’émerveille de la combativité intelligente d’une si jeune enfant. On s’émeut des failles maternelles qui ont mené aux drames respectifs, des forces et faiblesses de l’ensemble des protagonistes de cette double tragédie et de l’impossible travail de deuil.  Un réel coup de cœur pour moi et je remercie très chaleureusement les éditions Presses de la Cité pour cette lecture touchante et prenante.

Linda Huber, Une mer si froide, Presses de la Cité, 2017, ♥♥♥♥♥

 

Littérature américaine, Roman

You are not alone

Ginny Moon a raison. Elle le sait en son for intérieur – qui ne la laissera d’ailleurs absolument pas en paix tant qu’elle n’aura pas retrouvé sa poupée. Une poupée à nourrir. Une poupée à aimer. Une poupée à sauver. Et pour cela une mère biologique à ré-affronter.

Les adultes s’y méprennent. On accuse les errances obsessionnelles de son esprit d’enfant autiste. On reproche à la jeune fille son ingratitude : pourquoi s’échiner à retrouver une mère maltraitante quand on a une famille adoptive aimante ? On ne la comprend pas. Et surtout, malgré l’affection qu’on lui porte, on rejette bientôt sa spontanéité, en l’éloignant du bébé nouvellement né dans sa famille d’accueil. Elle pourrait en effet lui faire du mal.

ELudwigginnymoon_250t pourtant. Ginny Moon a raison. Sa poupée, c’est sa petite sœur biologique, ce nourrisson qu’elle a élevé en secret, parce que leur mère les délaissait, alors qu’elle n’avait que 9 ans (et désormais il lui faudra toujours autant de grains de raisin à son petit-déjeuner). Un bébé qu’elle a nourri avec une serviette trempée dans du lait, qu’elle a couvé, cajolé, protégé de tous. En le cachant dans une valise quand la Police a débarqué pour les soustraire aux maltraitances maternelles. Elle doit donc retrouver sa poupée. Coûte que coûte. Car leur vraie mère de saura pas s’en occuper.
Et là encore Ginny Moon a raison.

Un magnifique roman, bouleversant de tendresse. L’auteur, lui-même parent adoptif d’un enfant autiste, nous plonge dans l’esprit torturé et tenace d’une jeune fille qu’on a bien tort de ne pas prendre au sérieux. Le tout servi par une plume à la fois légère et drôle (ce sont les propos d’un enfant différent) mais aussi émouvante et nerveuse.  L’idée étant de partager les pensées cycliques, les angoisses, les obsessions et les doutes, mais aussi les passions (Ah ! Mickael Jackson !) et les espoirs de Ginny pour mieux les comprendre. Et surtout pour mieux LA comprendre, s’adapter à elle et lui faire enfin confiance.

Merci aux éditions HarperCollins de m’avoir permis de lire ce superbe roman sur ma liseuse et par le biais de Netgalley.

Benjamin Ludwig, Ginny Moon, HarperCollins, 2017, ♥♥♥♥♥

Littérature américaine, Roman, Thriller/policier

Palimpsestes

Après un drame éprouvant, Jane cherche à tourner la page. Lorsqu’elle découvre le One Folgate Street, elle est conquise par cette maison ultra moderne, chef d’œuvre de l’architecture minimaliste, parfaite. Mais pour y vivre, il faut se plier aux règles draconiennes imposées par son architecte, Edward Monkford, aussi mystérieux que séduisant. Parmi celles-ci : répondre régulièrement à des questionnaires déconcertants et intrusifs. Peu à peu, Jane acquiert une inquiétante certitude : la maison est pensée pour transformer celui qui y vit. Or elle apprend bientôt qu’Emma, la locataire qui l’a précédée et qui lui ressemble étrangement, y a trouvé une fin tragique.
Alors qu’elle tente de démêler le vrai du faux, Jane s’engage sur la même pente, fait les mêmes choix, croise les mêmes personnes… et vit dans la même terreur que la fille d’avant (quatrième de couverture).

J’ai abordé ce thriller avec beaucoup de curiosité, notamment parce que les éditions Mazarine m’en ont envoyé une version hors commerce, à la mystérieuse couverture blanche reliée et à la tranche d’un rouge profond. Un volume massif et sobre, un rien froid, un rien sanglant, mais néanmoins tentant et qui n’a pas été sans me faire penser à Folgate Street. Merci pour ce cadeau !

De l’histoire de ce roman, je dirai peu : la quatrième de couverture est aussi claire qu’alléchante. L’intrigue se tient, va bon train et peut même paraître un peu convenue.

D’une certaine manière, le récit m’a semblé moins important que la construction particulièrement habile du texte. Une alternance de chapitres brefs et fluides et rendus d’autant plus captivants, deux voix qui s’entrecroisent (le passé d’Emma et le quotidien de Jane) pour raconter un parcours et un ressenti finalement identiques : celui de femmes prisonnières d’une maison et d’une relation amoureuse progressivement asphyxiantes. Edward Monkford, figure parfaite du pervers narcissique, froid et manipulateur, avide de perfection, pousse en effet le vice jusqu’à faire vivre des scenarii identiques à ses proies.

C’est là le premier tour de force de J. P. Delaney : le lecteur, bien qu’il lise deux histoires qui se répètent en de nombreux points, ne s’ennuie pas, ne se perd pas et reste, au contraire, totalement captivé par les multiples jeux sur le double qui émaillent le texte : doubles chapitres, doubles portraits, doubles personnalités, double vies…Delaneyfilleavant_250
L’auteur propose ainsi une déclinaison littéraire intéressante et étonnante du palimpseste : l’histoire de Jane qui recouvre celle d’Emma « fille d’avant », les personnages qui cherche à effacer leurs souvenirs douloureux et à réécrire une nouvelle vie, les notions de construction/déconstruction qui s’appliquent aussi bien à l’architecture du lieu (Folgate Street n’est rien moins qu’un mausolée) qu’à la structure du roman. On pourra citer, mais la liste est longue, la manière dont le récit détruit progressivement le mensonge d’Emma pour rétablir la vérité. Ou le subtile renversement final, à l’occasion duquel Jane, révèle son machiavélisme et renverse littéralement la situation. Et nos certitudes. Et le sens du récit. Bref, tout est à recommencer !

Deuxième tour de force, réussir à ancrer l’intrigue dans un lieu fascinant – double de son propriétaire et constructeur – qui, par sa singularité et le rôle qu’il joue, crée sur le lecteur le même effet d’attirance et de répulsion que sur les personnages. On entre dans le roman comme on pénètre dans Folgate Street. Et on a bien du mal à en sortir !

En bref,  c’est angoissant, prenant et réellement bien pensé ! Je recommande !

J.P. Delaney, La Fille d’avant, Mazarine, 2017, ♥♥♥♥