Meurtre de proximité

« L’enfance est un manteau dont il est douloureux de se dévêtir
quand, dans le monde des adultes, le tempête fait rage ».

Une présentation des futurs protagonistes de la scène de meurtre. Un personnage et une psychologie par chapitre. Ainsi débute L’Innocence des bourreaux et cette entrée en matière originale et prenante est fidèle en cela à la plume efficace de Barbara Abel. Couple adultère, mère dépassée par l’éducation de son adolescent, dame âgée aigrie et son inséparable aide familiale, jeune maman et junkie en manque. Un florilège de personnages qui se retrouve, dans les pages suivantes, dans une supérette de quartier. Un lieu anodin qui se transforme en huis clos cauchemardesque, quand y surgit un homme, cagoulé et armé.

Ce qui n’aurait pu être qu’un braquage pour quelques euros devient bientôt une prise d’otages à l’issue fatale. Face au danger, la dualité des personnalités se révèle à l’occasion d’un rebondissement subtile : victimes et bourreaux ne sont pas alors ceux que l’on Abelinnocence_250imaginait. La tension croissante qui caractérise l’atmosphère de cette première partie, les renversements de situation et les réactions et ressentis de chacun des personnages rendent la lecture haletante et le roman atypique.

 

Pour moi, L’Innocence des bourreaux ne tient malheureusement pas ses promesses initiales. La seconde partie du roman (que je ne raconterai pas pour ne pas gâcher les effets de surprise) relate ce qui se passe après le drame – toujours pour chacun des personnages – en privilégiant néanmoins la fuite du meurtrier, soutenu par un des ses proches. Bien qu’intéressante pour les questions nombreuses qu’elle soulève (culpabilité, sacrifice, remords, choix de vie, folie, vieillesse, filiation…) et les tempéraments qu’elle continue à dévoiler, elle n’a pas su me captiver autant que les prémices de l’histoire. J’ai notamment regretté que certains portraits psychologiques restent inachevés, l’auteur ayant fait le choix d’une fin ouverte sur tous les possibles. Dommage…

Barbara Abel, L’Innocence des bourreaux, Belfond, 2015, ♥♥♥

Énigmatique

« De quoi mourait-on dans les hôpitaux psychiatriques ? De maladie ou de tristesse ? »

Ilan et Chloé sont spécialistes des chasses au trésor. Longtemps, ils ont rêvé de participer à la partie ultime. Celle de ce jeu mystérieux dont on ne connaît pas les règles, seulement le nom : Paranoïa.
Le jour venu, ils reçoivent enfin la règle numéro 1 : Quoi qu’il arrive, rien de ce que vous allez vivre n’est la réalité. Il s’agit d’un jeu. Suivie, quelques heures plus tard, de la règle numéro 2 : L’un d’entre vous va mourir. Quand les joueurs trouvent un premier cadavre, quand Ilan découvre des informations liées à la disparition toujours inexpliquée de ses parents, la distinction entre le jeu et la réalité est de plus en plus difficile à établir. Paranoïa peut alors réellement commencer… (quatrième de couverture)

Thilliezpuzzle_250Ce qui m’avait attirée d’emblée à la lecture de la quatrième de couverture est ce qui m’a plu tout au long du roman : que l’intrigue s’organise autour d’un jeu. Il y a d’abord celui qui est au cœur de l’histoire et qui mène les personnes jusqu’au cœur d’un hôpital psychiatrique désaffecté cauchemardesque et terriblement intrigant. Des joueurs sans scrupule, prêts à tout sacrifier pour remporter la victoire.

Il y a aussi – belle surprise – le jeu qui se construit progressivement au fil des chapitres, entre l’auteur et son lecteur, créant une mise en abyme des plus réussies. Thilliez joue avec nous et se joue de nous, essaimant dans son roman toute une série de petits indices – les fameuses pièces du puzzle – qui ne forment un tout cohérent qu’à la toute fin du thriller. La révélation finale est de taille, le rebondissement bien trouvé. Et pourtant, l’on s’en voudrait presque de n’avoir pas compris plus tôt. En dire plus gâcherait ce qui fait l’essence de ce roman subtile, à vous de le découvrir…

Franck Thilliez, Puzzle, Fleuve noir, 2013, ♥♥♥♥

 

Ce que font les soldats de plomb

« Libre, se dit-il soudain. Une journée entière de liberté ».

Eté 1911. Edward Sanders rentre chez lui. Il n’a pas pris le train qui le conduit, tous les jours, sur son lieu de travail à Londres. Il a été prévenu par télégramme que son rendez-vous avait été annulé : un incident qui perturbe son quotidien réglé. Chemin faisant, il songe à son enfance solitaire et se souvient de ses soldats de plomb dont il croyait qu’ils prenaient vie, dès qu’il avait le dos tourné… Une pensée et une situation inattendues qui le poussent bientôt à tenter une expérience : puisque personne ne l’attend, il observera à distance sa famille et les gens de maison, autres soldats dont il ignore le quotidien…
Wolkensteinheureanglaise_250Le même jour de juillet 1911. Susan Sanders décide de faire une surprise à son époux en le rejoignant à Londres. Bien entendu, elle ne l’y trouve pas. Elle avait pourtant une grande nouvelle à lui annoncer…
XXe siècle. Susan Sanders, arrière-petite fille de la précédente, attend avec impatience la visite de son amie Sarah pour partager avec elle sa découverte. Elle vient de trouver, dans la maison familiale dont elle a hérité, les agendas de son aïeule…

Un court roman très bien écrit qui entraîne le lecteur dans une agréable promenade dans la campagne anglaise et parmi les souvenirs, les chagrins, les bonheurs des divers protagonistes.
Si j’ai beaucoup apprécié cette lecture et savouré son atmosphère, j’en attendais toutefois davantage. Le roman essaime plusieurs secrets et détails symboliques qui encouragent et permettent quelques tentatives d’interprétation, mais n’en laisse pas moins de nombreuses interrogations sans réponse et le lecteur face à ses incertitudes… 

Julie Wolkenstein, L’Heure anglaise, Folio, 2006, ♥♥♥♥

Saveurs d’automne

Dans une cabane, au fond des bois, trois amis, Chat, Écureuil et Canard, concoctent, chaque soir d’automne, une délicieuse soupe au potiron. Pour cela, à chacun sa tâche : Coopersoupepotiron_250c’est Chat qui coupe le potiron en petits morceaux et Écureuil qui ajoute l’eau, tourne la soupe et surveille la cuisson. Quant à Canard, c’est à lui que revient de doser le sel.
Ce jour là, Canard revendique toutefois de changer l’ordre des choses : à lui la cuillère en bois ! Mais les autres n’entendent pas lui laisser ce privilège…

Je vous recommande chaleureusement ce charmant petit album aux couleurs et aux saveurs automnales, qui évoque, en un texte très accessible et amusant, les thèmes de l’amitié, du partage, du compromis.
Un brin désuet au premier abord, le dessin est harmonieux et riche, la mise en page originale. N’hésitez pas à vous attarder sur les vignettes qui regorgent de petits clins d’œil : personnages secondaires (des insectes) à déceler, symbolique des objets et une bonne dose d’humour…

Helen Cooper, La Soupe au potiron, Ecole des Loisirs, 2001, ♥♥♥♥

Tea Time

« Être raisonnable, ça veut toujours dire écouter quelqu’un d’autre ».

Mesdames, avez-vous vu ? Un gentleman s’est installé avec ses deux filles à Cranford, un certain capitaine Brown. Il aurait clamé haut et fort l’état médiocre de ses finances ! On lui doit cet abominable chemin de fer qui vient de la bourgade voisine. Accompagnez-moi à l’heure du thé : allons lui rendre une visite de courtoisie pour lui montrer comment les choses se passent chez nous, à Cranford (quatrième de couverture).

Cranford est une petite bourgade anglaise où évolue une population presque exclusivement féminine. Et force est de constater qu’il ne s’y passe pas grand chose. Pourtant, c’est avec délice que le lecteur découvre les petits riens du quotidien de ces « amazones », autour d’une tasse de thé – pas trop sucrée, économies domestiques obligent.A force de lire un peu partout que la plume d’Elisabeth Gaskell ressemblait à celle de Jane Austen, je ne pouvais passer à côté de cette lecture. D’autant que le livre est dans ma bibliothèque depuis quelques années déjà et que la couverture est une invitation à elle toute seule !

Ce deuxième roman d’Elizabeth Gaskell a paru en feuilleton en 1851 dans l’hebdomadaire Household Words, une publication sous la direction de Charles Dickens. Il en résulte, malgré une édition revue et corrigée en volume, l’impression d’un roman un peu décousu, dépourvu d’un fil conducteur et d’une intrigue solide.

GaskellCranford_250

Ceci étant dit, on n’en apprécie pas moins le récit de la narratrice, Mary Smith, qui, à l’occasion des séjours réguliers qu’elle fait à Cranford, croque avec bienveillance la petite vie provinciale de ses hôtes et amies. On y savoure les us et coutumes de ces vieilles filles et veuves, emblématiques de la landed gentry, cette bonne société anglaise modeste attachée à ses valeurs, mais non départie de ses petites mesquineries et autres préjugés.

Tout comme celle de Jane Austen – mais avec moins de subtilité et de piquant – la plume d’Elizabeth Gaskell n’est en effet pas dépourvue d’ironie et on sent poindre, sous le portrait tendre et (parfois trop) indulgent, la critique de ce microcosme et de sa fausseté. J’ai apprécié l’humour, bien dosé, l’ambiance victorienne et la finesse du style, mais regretté parfois la candeur du propos et quelques longueurs. Ce qui ne m’empêchera pas de poursuivre la découverte

Elizabeth Gaskell, Cranford, Points, 2012 [1851], ♥♥♥♥♥